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Métropole et colonies
Des conquêtes à l’empire (1830-1912) ; justifier et débattre : Ferry, Clemenceau, le parti colonial et la culture coloniale ; les chocs entre puissances et Fachoda (1898) ; citoyens, sujets et régime de l’indigénat ; exploiter les colonies et Saigon, ville coloniale ; résistances, négociations et contestations.
À propos de cette page
Des conquêtes à l’empire (1830-1912)
Un empire hérité
La France conserve de l’Ancien Régime ses « vieilles colonies » : Antilles, Guyane, La Réunion, comptoirs de l’Inde. Sous Charles X, ses troupes prennent Alger le 5 juillet 1830. La conquête de l’Algérie, longue et violente, se poursuit jusqu’à la reddition de l’émir Abd el-Kader en 1847 et la soumission de la Kabylie en 1857. En 1848, la Deuxième République divise l’Algérie en trois départements : c’est le cas particulier de l’empire, un territoire déclaré français où s’installe une importante population européenne. Le Second Empire ajoute la Cochinchine (1862-1867), autour de Saigon, et le protectorat sur le Cambodge (1863).
La relance républicaine des années 1880
Après la défaite de 1870, les républicains modérés relancent l’expansion. Jules Ferry, président du Conseil en 1880-1881 puis en 1883-1885, impose le protectorat sur la Tunisie (traité du Bardo, 12 mai 1881) et engage la conquête du Tonkin : le traité de Hué (1884) impose le protectorat à l’Annam et au Tonkin, et par le traité de Tianjin (juin 1885), la Chine reconnaît ce protectorat français. L’Union indochinoise est créée en 1887 ; le Laos, protectorat depuis 1893, y est rattaché en 1899.
Le partage de l’Afrique et l’achèvement de l’empire
Depuis le Sénégal, les Français avancent vers le Niger, soumettent le Dahomey de Béhanzin (1892-1894) et capturent Samory Touré en 1898. Ces territoires sont regroupés dans l’AOF (Afrique-Occidentale française, 1895). Au Congo, Brazza pose dès 1880 les bases de ce qui devient l’AEF (Afrique-Équatoriale française, 1910). Madagascar est annexée en 1896 ; le traité de Fès (30 mars 1912) établit enfin le protectorat sur le Maroc. En 1914, l’empire couvre une superficie de l’ordre d’une vingtaine de fois celle de la métropole.
| Mot | Ne pas confondre avec |
|---|---|
| Colonisation : prendre possession d’un territoire extérieur, le dominer politiquement, l’exploiter et parfois y installer des colons | Impérialisme : domination plus large, qui peut rester économique ou diplomatique sans occupation (l’influence française dans l’Empire ottoman, par exemple) |
| Métropole : l’État colonisateur vu depuis ses colonies ; pour la France, le territoire européen où siègent le gouvernement et le Parlement | « Mère patrie » : expression affective de l’époque, qui présente la domination comme une relation familiale ; on la cite entre guillemets |
| Empire colonial : ensemble des territoires dominés hors des frontières, quel que soit leur statut | Second Empire : régime de Napoléon III (1852-1870) ; la IIIe République possède un empire sans être un empire |
Dater pour ne pas tout attribuer à la République. Alger tombe sous Charles X (1830), Saigon sous Napoléon III (1859) : la République étend et organise un empire hérité, mais c’est elle qui en fait le deuxième du monde.
Nommer les acteurs. L’expansion n’est pas seulement décidée à Paris : un explorateur (Brazza au Congo), des officiers (Gallieni à Madagascar, Lyautey au Maroc), des gouverneurs et des colons pèsent lourd sur place.
Réflexe — Pour toute conquête, je donne une date, un statut (colonie, protectorat, départements) et un acteur, et je distingue ce que la République hérite de ce qu’elle ajoute.
Attention — « La IIIe République a créé l’empire » est faux : l’Algérie (1830) et la Cochinchine (1862) sont antérieures. Et l’Algérie n’est pas une colonie comme les autres : conquise de 1830 à 1847, elle est organisée en départements dès 1848.
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Justifier et débattre : la République et l’idée coloniale
Le débat de 1885
Ferry a été renversé le 30 mars 1885, après l’annonce du repli de Lang Son au Tonkin : ses adversaires le surnomment « Ferry-Tonkin ». Le 28 juillet, lors du débat sur les crédits de l’expédition de Madagascar, il expose ses trois arguments. L’argument économique vient en premier : les colonies offriraient des placements de capitaux et surtout des débouchés à une industrie menacée par le protectionnisme des autres puissances. L’argument « civilisateur » repose sur la hiérarchie des races qu’enseigne alors une partie de l’anthropologie. L’argument politique dit qu’une grande nation qui renonce à l’expansion « abdique ».
L’expliquer ne revient pas à l’excuser, car il est contesté sur le moment même. Clemenceau répond que la prétendue supériorité sert à couvrir la violence de la conquête, et que l’argent et les soldats envoyés au loin manquent face à l’Allemagne. Une partie de la droite refuse elle aussi de disperser les forces loin de l’Alsace-Lorraine perdue. Aux élections d’octobre 1885, les conservateurs progressent nettement.
Le « parti colonial » et le ralliement des élus
Le « parti colonial » n’est pas un parti mais un groupe de pression : Comité de l’Afrique française (1890), groupe colonial de la Chambre animé par Eugène Étienne, député d’Oran (1892), Union coloniale (1893), sociétés de géographie. Élus, officiers, savants et hommes d’affaires s’y côtoient. Les missions catholiques, comme les Pères blancs fondés en 1868 par Mgr Lavigerie, participent à l’expansion malgré l’anticléricalisme des républicains. Vers 1900, l’empire fait l’objet d’un large accord parmi les élus : les critiques visent désormais surtout les abus, plus rarement le principe.
Une culture coloniale en métropole
Pour la plupart des Français, l’empire est d’abord une image. Dès 1877, le Jardin d’acclimatation de Paris organise des « exhibitions ethnographiques », que les historiens nomment aujourd’hui « zoos humains ». Les Expositions universelles de Paris (1889 et 1900) consacrent aux colonies des pavillons et des « villages indigènes » où des colonisés sont exposés aux visiteurs ; Marseille accueille en 1906 une exposition coloniale nationale. La presse illustrée à grand tirage (suppléments du Petit Journal et du Petit Parisien) célèbre les héros (Brazza, Marchand, Gallieni) et les adversaires vaincus ; romans (Pierre Loti, Le Roman d’un spahi, 1881), cartes murales, réclames et images pour enfants diffusent l’exotisme et des stéréotypes : le colonisé y apparaît en enfant à guider ou en sauvage à soumettre. L’armée fait aussi le lien : les tirailleurs sénégalais, créés en 1857, défilent ; en 1910, le lieutenant-colonel Mangin publie La Force noire, qui propose de recruter massivement des soldats africains face à l’Allemagne.
Cette culture ne signifie pas que tous les Français se passionnent pour l’empire : hors d’Algérie, les colons sont très peu nombreux et l’émigration vers les colonies reste faible. L’empire est plutôt une évidence partagée : on le voit, on en tire fierté, on le connaît mal. Cette culture atteint son apogée plus tard, à l’Exposition coloniale de Vincennes (1931).
Ce qu’en disent les historiens
Dans les années 1970, Raoul Girardet (L’Idée coloniale en France, 1972) et Charles-Robert Ageron (France coloniale ou parti colonial ?, 1978) montrent que l’expansion est l’œuvre d’une minorité active face à une opinion longtemps indifférente, qui ne se rallie vraiment à l’empire qu’après 1918. Depuis les années 2000, Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire insistent au contraire sur une culture coloniale qui imprègne la société ; avec Françoise Vergès, Bancel et Blanchard parlent en 2003 de « République coloniale » pour souligner la contradiction entre les principes proclamés et l’inégalité pratiquée. Ces lectures ne s’excluent pas : une politique portée par une minorité organisée, un imaginaire largement diffusé.
| Mot | Ne pas confondre avec |
|---|---|
| Mission civilisatrice : discours de justification selon lequel la colonisation apporterait progrès, instruction, santé et paix | Assimilation : projet administratif et juridique de rapprocher les colonies de la métropole jusqu’à les confondre, rarement appliqué |
| Association : doctrine défendue vers 1910 par Jules Harmand (Domination et colonisation, 1910) : gouverner en s’appuyant sur les structures locales, sans viser l’égalité des droits | Assimilation : étendre aux colonies les institutions et le droit de la métropole, comme aux vieilles colonies en 1848 et, pour les institutions seulement, à l’Algérie |
| « Parti colonial » : groupe de pression (comités, revues, groupe parlementaire transpartisan) | Parti politique : il présente des candidats aux élections, ce que le parti colonial ne fait pas |
| Culture coloniale : images, savoirs, spectacles et stéréotypes diffus (romans, réclames, jeux, chansons) | Propagande coloniale : discours organisé par l’État ou le parti colonial pour gagner l’opinion |
Montrer un débat, pas un verdict. Ferry invoque le « devoir de civiliser » ; deux jours plus tard, Clemenceau dénonce une violence couverte par la science ; la droite nationaliste préfère la revanche. Trois positions, trois logiques : c’est ce débat qu’attend une copie.
Croiser deux lectures. « L’empire est l’affaire d’une minorité » (Ageron) et « l’empire imprègne la société » (Blanchard, Bancel, Lemaire) se complètent : peu de colons et d’investisseurs, beaucoup d’images.
Réflexe — Pour une justification, je dis qui parle, quand, devant qui, avec quels arguments, et qui lui répond.
Attention — Ferry n’est plus président du Conseil quand il prononce son discours : il tombe en mars 1885, quatre mois avant. Et le « parti colonial » n’a jamais présenté de candidats : c’est un groupe de pression, pas un parti.
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Les chocs entre puissances : de Berlin à Fachoda et au Maroc
Berlin : les règles du partage
Réunie à l’initiative de Bismarck de novembre 1884 à février 1885, la conférence de Berlin proclame la libre navigation sur le Congo et le Niger et exige, pour revendiquer une côte, de l’occuper effectivement et de le notifier aux autres puissances. Elle accélère la course : chacun veut occuper avant l’autre.
Fachoda (1898), le choc des impérialismes
La France rêve d’un empire africain d’ouest en est, de Dakar à Djibouti ; le Royaume-Uni, d’un axe nord-sud, du Caire au Cap. Les deux projets se croisent sur le Haut-Nil. Partie de Loango, sur la côte du Congo, en 1896, la mission Marchand (une douzaine d’officiers et sous-officiers européens, environ 150 tirailleurs sénégalais et des milliers de porteurs) traverse l’Afrique et hisse le drapeau à Fachoda le 10 juillet 1898. Après avoir écrasé l’armée mahdiste à Omdourman, le général britannique Kitchener, à la tête de forces bien supérieures, rejoint Marchand le 19 septembre 1898 et exige son départ.
Aucun coup de feu n’est tiré entre les deux camps : l’affaire se règle entre Paris et Londres. Le ministre des Affaires étrangères Théophile Delcassé, conscient du déséquilibre des forces, sur place comme en Europe, face à une opinion britannique prête à la guerre, cède début novembre ; Marchand quitte Fachoda le 11 décembre 1898. La convention franco-britannique du 21 mars 1899 laisse le bassin du Nil aux Britanniques et le reste du Soudan central (vers le lac Tchad) à la France. En France, la « reculade » est vécue comme une humiliation et nourrit l’anglophobie des nationalistes, qui font de Marchand un héros. Mais Delcassé en tire une leçon : il se rapproche de Londres, et l’Entente cordiale du 8 avril 1904 règle les différends coloniaux, l’Égypte aux Britanniques, le Maroc à la France.
Le Maroc, objet de deux crises avec l’Allemagne
L’Allemagne refuse d’être écartée. Le 31 mars 1905, à Tanger, Guillaume II se pose en défenseur de l’indépendance du sultan ; la conférence d’Algésiras (1906) donne aux puissances, Allemagne comprise, un droit de regard sur les affaires marocaines, et à la France et à l’Espagne des droits particuliers (police, banque). En mai 1911, des troupes françaises entrent à Fès ; le 1er juillet, l’Allemagne envoie la canonnière Panther devant Agadir. L’accord franco-allemand du 4 novembre 1911 laisse les mains libres à la France au Maroc, en échange d’environ 272 000 km² de l’Afrique équatoriale française cédés au Cameroun allemand. Le traité de Fès suit le 30 mars 1912 ; en avril, des soldats marocains se soulèvent à Fès, et Lyautey devient résident général.
| Mot | Ne pas confondre avec |
|---|---|
| Fachoda (1898) : face-à-face franco-britannique sur le Haut-Nil, réglé par la diplomatie | Agadir (1911) : crise franco-allemande au Maroc, réglée par l’accord du 4 novembre 1911 |
| Entente cordiale (1904) : accords qui règlent les différends coloniaux franco-britanniques | Alliance militaire : l’Entente ne comporte en 1904 aucun engagement de faire la guerre ensemble |
Un point de passage en trois temps. Fachoda : deux projets impériaux qui se croisent (Dakar-Djibouti contre Le Caire-Le Cap), un face-à-face sans combat (juillet-décembre 1898), une issue paradoxale (humiliation française, puis Entente cordiale de 1904).
Relier les crises. L’Égypte laissée à Londres en 1904 donne le Maroc à Paris ; l’Allemagne conteste en 1905 et 1911, obtient une compensation au Congo, et le protectorat marocain devient possible en 1912.
Réflexe — Pour une crise entre puissances, je donne les adversaires, l’enjeu territorial, l’issue datée et ses conséquences sur les alliances.
Attention — Fachoda n’est pas une guerre ni une bataille : aucun combat n’oppose Français et Britanniques, et la crise débouche sur un rapprochement. Et l’adversaire de la France au Maroc est l’Allemagne, pas le Royaume-Uni, qui la soutient depuis 1904.
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Dominer : statuts, sujets et régime de l’indigénat
Des territoires aux statuts différents
| Territoire | Statut | Qui gouverne ? |
|---|---|---|
| Algérie | Trois départements depuis 1848 | Un gouverneur général, sous le ministère de l’Intérieur |
| Tunisie (1881), Annam-Tonkin, Maroc (1912) | Protectorats | Le souverain (bey, empereur, sultan) règne ; un résident général contrôle l’essentiel |
| Sénégal, Cochinchine, Madagascar… | Colonies, regroupées en fédérations (AOF, AEF, Union indochinoise) | Des gouverneurs, sous le ministère des Colonies (1894) |
Citoyens et sujets
Sont citoyens les Français de métropole, les habitants des vieilles colonies depuis 1848 et les « originaires » des Quatre communes du Sénégal (Saint-Louis, Gorée, Rufisque, Dakar), qui élisent en 1914 Blaise Diagne, premier député noir africain. L’immense majorité des colonisés sont des sujets. Le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 déclare le musulman d’Algérie « français », mais régi par la loi musulmane : il ne devient citoyen qu’en renonçant à ce statut personnel (mariage, héritage), ce que fait une infime minorité (783 musulmans entre 1865 et 1891). À l’inverse, le décret Crémieux (24 octobre 1870) fait citoyens les Juifs d’Algérie, environ 35 000 personnes, et la loi de 1889 rend Français la plupart des enfants d’Européens nés sur place.
Le régime de l’indigénat (1881-1946)
La loi du 28 juin 1881 permet aux administrateurs des communes mixtes d’Algérie de punir, sans jugement, des « infractions spéciales à l’indigénat » : réunion sans autorisation, départ sans permis de voyage, propos irrespectueux envers un agent, retard d’impôt. S’y ajoutent l’internement administratif, les amendes collectives et le séquestre des biens. Voté pour sept ans, ce régime est sans cesse prorogé.
1887 : un régime étendu à l’empire. En Cochinchine, un décret du 25 mai 1881 donne déjà des pouvoirs comparables aux administrateurs. En 1887, des décrets étendent le système à la Nouvelle-Calédonie (juillet) et au Sénégal (30 septembre), hors des Quatre communes ; le texte sénégalais sert ensuite de modèle à Madagascar (1899), à toute l’AOF (1904) et à l’AEF (1910). Les protectorats de Tunisie et du Maroc ne sont pas concernés. Le régime n’est supprimé qu’en 1944-1946 (ordonnance du 7 mars 1944 en Algérie, décret du 20 février 1946 pour les dernières peines d’exception). Les historiennes Isabelle Merle et Sylvie Thénault l’analysent comme un régime d’exception durable ; Emmanuelle Saada (Les Enfants de la colonie, 2007) montre la place incertaine des métis entre les deux statuts.
| Mot | Ne pas confondre avec |
|---|---|
| Sujet colonial : colonisé qui relève de la souveraineté française (il est national) sans les droits du citoyen | Citoyen : il jouit des droits civils et politiques ; en Algérie, être « français » (1865) ne fait pas de vous un citoyen |
| Statut personnel : règles du mariage, du divorce et de l’héritage relevant du droit musulman ou coutumier | Statut civil de droit commun : celui des citoyens, réglé par le Code civil ; le décret Crémieux y fait passer les Juifs d’Algérie |
| Régime de l’indigénat : lois, décrets et arrêtés qui confient à l’administration la sanction d’infractions propres aux colonisés | Code pénal : il s’applique à tous et prévoit un juge |
| Protectorat : le souverain local est maintenu, mais un résident général contrôle la diplomatie, l’armée, les finances | Colonie : la France administre directement et le souverain local disparaît (Madagascar après 1896) |
| Indigène : dans le vocabulaire colonial, catégorie juridique inférieure (« infractions spéciales à l’indigénat ») | Autochtone : terme neutre pour la population d’origine ; « indigène » s’emploie entre guillemets |
Distinguer avec précision. En 1880, un musulman de Constantine est français, peut servir dans l’armée, mais n’élit pas de député et peut être puni sans procès ; un Juif de la même ville est citoyen depuis 1870.
Dater sans simplifier. « En 1887, le code de l’indigénat est généralisé à toutes les colonies » se nuance : il n’y a pas un code, mais des textes propres à chaque colonie, étendus de 1887 à 1912, et les protectorats y échappent.
Réflexe — Pour un colonisé, je dis de quel territoire il relève, s’il est citoyen ou sujet, quel texte fixe sa situation et à quelles sanctions il est exposé.
Attention — « Français » ne veut pas dire « citoyen » : depuis 1865, le musulman d’Algérie est national mais sujet. L’indigénat n’est pas un code unique rédigé d’un bloc. Et un protectorat n’est pas une forme d’indépendance : le souverain règne, le résident général gouverne.
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Exploiter et aménager : terres, travail et Saigon, ville coloniale
Terres, travail, commerce
En Algérie, la colonisation est d’abord une affaire de terre. Après l’insurrection de 1871, le séquestre frappe les tribus révoltées ; la loi Warnier (1873) soumet les terres collectives au droit français, ce qui facilite leur achat par les Européens. La colonisation officielle distribue des concessions et fonde des villages, dont certains accueillent des Alsaciens-Lorrains ; les colons développent la vigne, qui profite des ravages du phylloxéra en métropole à partir des années 1870-1880. En 1911, l’Algérie compte environ 750 000 Européens : c’est la seule grande colonie de peuplement française.
En Afrique subsaharienne domine l’économie de traite : les paysans produisent pour l’exportation, comme l’arachide au Sénégal, desservi par le chemin de fer Dakar–Saint-Louis ouvert en 1885. L’impôt de capitation, payable en argent, les oblige à vendre leurs récoltes ou leur travail. Le travail forcé prend la forme de « prestations » et du portage. Au Congo, l’État confie en 1899 l’essentiel du territoire à une quarantaine de compagnies concessionnaires, qui imposent la récolte du caoutchouc par la contrainte. En Indochine, le gouverneur général Paul Doumer (1897-1902) finance l’administration par des monopoles sur l’opium, l’alcool et le sel, et lance des chemins de fer, dont la ligne Haiphong-Yunnan achevée en 1910 ; la Cochinchine devient une grande exportatrice de riz.
Côté métropole, le tarif Méline (1892) étend la protection douanière à plusieurs colonies : c’est une forme de pacte colonial, les colonies fournissant des matières premières et achetant des produits français. Avant 1914, l’empire ne représente pourtant que de l’ordre d’un dixième du commerce extérieur français : il compte pour certains secteurs (cotonnades, sucre, huileries de Marseille), beaucoup moins pour l’ensemble. En 1984, Jacques Marseille (Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce) le montre : précieux pour des secteurs protégés, l’empire pèse sur les finances publiques et n’est pas le moteur de la croissance.
Saigon, ville coloniale
Prise le 17 février 1859 par une flotte franco-espagnole commandée par l’amiral Rigault de Genouilly, assiégée sans succès par les troupes vietnamiennes en 1860-1861, Saigon est le chef-lieu de l’une des trois provinces cédées à la France par le traité de Saigon (1862). Elle devient la capitale de la Cochinchine, puis celle de l’Union indochinoise de 1887 au début du XXe siècle, quand Hanoï la remplace. Les Français la reconstruisent selon un plan géométrique de ville de colonisation et la dotent des bâtiments d’une capitale : hôpital de la marine (1873), cathédrale Notre-Dame (1877-1880), en brique rouge importée de France, hôtel des postes (1891), théâtre municipal (1900), palais du gouverneur. La rue Catinat et ses hôtels (le Continental ouvre en 1880) forment le cœur de la ville européenne, que les Français surnomment « la Perle de l’Extrême-Orient ».
À côté, Cholon (« grand marché »), ville distincte jusqu’à sa fusion avec Saigon en 1931, est peuplée de Vietnamiens et d’une forte communauté chinoise installée depuis la fin du XVIIIe siècle : c’est le centre du commerce du riz, que le port de Saigon exporte. La ville coloniale juxtapose ainsi des quartiers aux populations et aux fonctions différentes, mais elle est aussi un lieu de contacts et d’échanges : dès 1865 y paraît le Gia Định Báo, premier journal en langue vietnamienne.
| Mot | Ne pas confondre avec |
|---|---|
| Colonie de peuplement : une population européenne nombreuse s’installe durablement et s’approprie une part des terres (Algérie) | Colonie d’exploitation : des Européens peu nombreux exploitent les ressources et le travail des colonisés (AOF, Indochine) |
| Pacte colonial : matières premières vers la métropole, produits manufacturés vers les colonies, sous protection douanière | Exclusif : système de l’Ancien Régime qui réservait tout le commerce colonial à la métropole |
| Travail forcé : travail imposé (prestations, portage, récolte obligatoire), sans que le travailleur soit une propriété | Esclavage : aboli dans les colonies françaises en 1848 ; l’esclave est la propriété d’un maître |
Un mécanisme, pas une liste. L’impôt exigé en argent oblige le paysan à cultiver pour vendre ; ce qu’il vend part par le rail et le port ; les maisons de commerce lui revendent des tissus importés : l’économie de traite relie impôt, culture d’exportation et commerce.
Lire une ville coloniale. À Saigon, la cathédrale et la poste disent la puissance française ; le marché de Cholon dit le rôle des intermédiaires chinois ; le journal en vietnamien dit les échanges.
Réflexe — Pour l’exploitation, je dis ce qui est pris (terre, travail, récolte, impôt), par quel moyen, au profit de qui, et je mesure son poids réel pour l’économie française.
Attention — L’Algérie est la seule grande colonie de peuplement : ailleurs, les Européens sont très peu nombreux. Et l’empire n’enrichit pas toute l’économie française : il profite à des secteurs protégés et coûte cher à l’État.
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Les sociétés coloniales : affronter, négocier, contester
Affronter la conquête
En Algérie, l’insurrection de Mokrani, soutenue par la confrérie Rahmaniya, soulève la Kabylie en 1871 ; elle est écrasée, puis suivie de séquestres, d’une lourde amende collective et de déportations vers la Nouvelle-Calédonie. Là-bas, les Kanak se révoltent en 1878 sous la conduite du chef Ataï. En Afrique de l’Ouest, Samory Touré combat les Français pendant plus de quinze ans avant sa capture en 1898 ; Béhanzin défend le Dahomey jusqu’en 1894. En Annam, le mouvement Cần Vương (« soutenir le roi ») se forme autour du jeune empereur Hàm Nghi, entré en résistance en 1885 ; à Madagascar, l’insurrection des Menalamba (1895-1897) est réprimée par Gallieni, qui dépose la reine Ranavalona III. Ces résistances, vaincues, sont suivies d’une répression dure : séquestres, amendes collectives, déportations, exil des souverains.
Négocier, revendiquer
La domination passe aussi par des intermédiaires : les explorateurs signent des traités avec les chefs, comme Brazza avec le roi Makoko en 1880 ; dans les protectorats, le bey de Tunis et le sultan du Maroc restent sur leur trône, et Lyautey gouverne le Maroc en s’appuyant sur le sultan et les élites locales. Certains colonisés utilisent les droits que la République leur laisse : les électeurs des Quatre communes envoient Blaise Diagne à la Chambre en 1914. Des élites souvent formées à l’école française demandent des réformes : Jeunes Tunisiens autour du journal Le Tunisien (1907) ; Jeunes Algériens qui réclament en 1908 puis en 1912 la fin de l’indigénat et, en 1912, l’égalité des droits en échange de la conscription alors imposée aux musulmans ; lettrés vietnamiens comme Phan Bội Châu ou Phan Châu Trinh. Ils demandent des écoles et des droits : l’indépendance n’est pas encore leur programme commun.
Contester en métropole
Des radicaux comme Clemenceau, puis des socialistes comme Jaurès, dénoncent le coût et les violences de la conquête, notamment au Maroc. Les scandales nourrissent ces critiques : exactions de la mission Voulet-Chanoine dans l’actuel Niger (1899), affaire Toqué-Gaud au Congo (1903), où deux agents coloniaux tuent un prisonnier à la dynamite. En 1905, l’enquête de Brazza met au jour les abus du régime des concessions, mais son rapport n’est pas publié. Ces critiques visent les abus plus que le principe colonial ; Clemenceau lui-même, président du Conseil en 1906-1909, fait occuper Oujda et Casablanca en 1907.
| Mot | Ne pas confondre avec |
|---|---|
| Anticolonialisme : opposition à la colonisation, dans son principe ou dans ses méthodes | Nationalisme des colonisés : revendication d’indépendance d’un peuple colonisé, encore rare avant 1914 |
| Résistance armée : combattre la conquête (Mokrani, Ataï, Samory, Cần Vương) | Revendication politique : réclamer des droits par la presse, les pétitions, les élections (Jeunes Algériens) |
Rendre aux colonisés leur place d’acteurs. Une copie qui ne parle que des décisions de Paris traite la moitié du sujet : citer Mokrani (1871), Ataï (1878), Hàm Nghi (1885), puis les Jeunes Algériens (1912) montre que la domination suscite des réponses variées et qui évoluent.
Mesurer une critique. Le scandale Toqué-Gaud (1903) conduit à une enquête ; le rapport n’est pas publié et le régime des concessions continue : la critique révèle, elle ne renverse pas.
Réflexe — Pour une contestation, je dis qui conteste (colonisés, élites, élus de métropole), comment (armes, presse, droit), ce qui est réclamé et ce qu’il en résulte.
Attention — Avant 1914, les élites colonisées réclament surtout des droits et des réformes : parler de « mouvement d’indépendance » est un anachronisme, les indépendances relèvent de la Terminale. Et ni Clemenceau ni Jaurès ne demandent l’indépendance des colonies.
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Pour aller plus loin
Rappel. La conquête de l’Afrique et de l’Asie par les Européens, les moyens de la conquête et l’exemple de l’Algérie ont été vus en 4e : conquêtes et sociétés coloniales ; la décolonisation, en 3e : indépendances et construction de nouveaux États.
La vie politique de la République (fondation, lois scolaires, affaire Dreyfus, loi de 1905) est étudiée au chapitre la mise en œuvre du projet républicain ; les Expositions universelles comme fêtes du progrès, au chapitre permanences et mutations de la société française jusqu’en 1914 ; les soldats et travailleurs coloniaux dans la Grande Guerre, au chapitre un embrasement mondial et ses grandes étapes.
Un sujet de composition rédigé : « L’Algérie, une colonie de peuplement sous la IIIe République (1870-1914) ». Problématique : pourquoi l’Algérie, déclarée terre française, est-elle en même temps la colonie où l’inégalité entre Européens et colonisés est la plus fortement organisée, et comment cette situation est-elle contestée ? I. Une Algérie « française », intégrée et peuplée d’Européens : trois départements depuis 1848, gouverneur général sous le ministère de l’Intérieur, délégations financières (1898) et autonomie budgétaire (1900) ; un peuplement européen en forte croissance mais minoritaire (environ 14 % de la population en 1911), avec des Alsaciens-Lorrains après 1871 ; des naturalisations qui fabriquent des citoyens (décret Crémieux en 1870, loi de 1889). II. Une société coloniale inégalitaire : des musulmans français sans être citoyens (sénatus-consulte de 1865, 783 naturalisations de 1865 à 1891) ; un régime pénal d’exception (loi du 28 juin 1881) ; une dépossession foncière (séquestre après 1871, loi Warnier de 1873, essor du vignoble colonial). III. Une domination contestée et discutée : l’insurrection de Mokrani et de la Rahmaniya (1871) et sa répression ; les revendications des Jeunes Algériens (1912) ; les débats en métropole, comme la commission sénatoriale présidée par Jules Ferry (1891-1892), critique envers le sort fait aux colonisés, sans remise en cause du principe. Conclusion : l’intégration du territoire va de pair avec l’exclusion de la majorité ; la guerre de 1914-1918, qui mobilise environ 173 000 soldats algériens, rend la question des droits plus pressante. Piège : écrire « les Algériens » sans préciser qui ; à l’époque, le mot désigne souvent les Européens d’Algérie : il faut distinguer Européens, Juifs devenus citoyens et musulmans.
- La IIIe République hérite de l’Algérie (conquise de 1830 à 1847, en départements depuis 1848) et étend l’empire : Tunisie (1881), Tonkin (1883-1885), AOF (1895), Madagascar (1896), Maroc (1912) ; c’est le deuxième empire du monde en 1914.
- Ferry justifie l’expansion le 28 juillet 1885 (économie, « mission civilisatrice », puissance) ; Clemenceau le conteste le 30 juillet ; le « parti colonial » s’organise dans les années 1890 et une culture coloniale se diffuse (zoos humains, expositions, presse).
- L’expansion provoque des chocs entre puissances : Berlin (1884-1885), Fachoda (1898) face aux Britanniques, puis l’Entente cordiale (1904) ; crises marocaines avec l’Allemagne (1905, 1911).
- L’empire repose sur l’inégalité : citoyens et sujets (sénatus-consulte de 1865, décret Crémieux de 1870) ; régime de l’indigénat (1881 en Algérie, étendu aux colonies à partir de 1887, supprimé en 1944-1946).
- Exploitation : terres en Algérie, économie de traite et travail forcé en Afrique, monopoles en Indochine, pacte colonial ; Saigon, ville coloniale, juxtapose ville européenne et Cholon, cité chinoise du riz.
- Les colonisés résistent (Mokrani 1871, Ataï 1878, Samory, Cần Vương, Menalamba), négocient et revendiquent des droits (Jeunes Tunisiens, Jeunes Algériens) ; en métropole, une critique minoritaire vise les abus.
Questions fréquentes
Que faut-il savoir sur le chapitre « Métropole et colonies » en 1re ?
Le chapitre étudie la relation entre la France et son empire sous la III<sup>e</sup> République, jusqu’en 1914 : les conquêtes (Tunisie 1881, Tonkin, Afrique, Madagascar 1896, Maroc 1912), les justifications de Ferry (28 juillet 1885) et leur contestation par Clemenceau (30 juillet 1885), les chocs entre puissances, les statuts inégaux (sujets et citoyens, indigénat), l’exploitation, la culture coloniale en métropole et les réactions des colonisés.
Pourquoi la III<sup>e</sup> République colonise-t-elle ?
Jules Ferry avance en 1885 trois arguments : économique (placements et débouchés), « civilisateur » (le prétendu devoir des « races supérieures ») et politique (rang de la France, bases navales après la défaite de 1870). Un groupe de pression, le « parti colonial », relaie ces idées à partir des années 1890.
Qu’est-ce que la crise de Fachoda ?
En 1898, sur le Haut-Nil, la mission française de Marchand, arrivée en juillet, se trouve face aux troupes britanniques de Kitchener, en septembre. Aucun combat n’a lieu : la France, plus faible, ordonne le retrait en novembre. Humiliée, elle se rapproche pourtant ensuite du Royaume-Uni, jusqu’à l’Entente cordiale de 1904.
Qu’est-ce que le code de l’indigénat ?
C’est un régime d’exception, organisé en Algérie par la loi du 28 juin 1881 puis étendu par décrets, à partir de 1887, à la plupart des colonies : les administrateurs peuvent punir sans jugement des « infractions spéciales à l’indigénat » (réunion sans autorisation, déplacement sans permis, retard d’impôt), qui ne concernent que les colonisés. Il n’est supprimé qu’en 1944-1946.
Pourquoi Saigon est-elle un exemple de ville coloniale ?
Prise en 1859, capitale de la Cochinchine, Saigon est reconstruite par les Français selon un plan géométrique, avec une cathédrale, une poste, un théâtre et un palais du gouverneur, autour de la ville européenne. À côté, Cholon, ville chinoise et vietnamienne, vit du commerce du riz. La ville montre à la fois la domination et les contacts entre populations.
Les colonisés ont-ils résisté à la colonisation avant 1914 ?
Oui : par les armes (Mokrani en 1871, Ataï en 1878, Samory Touré jusqu’en 1898, Cần Vương en Annam, Menalamba à Madagascar), puis par des revendications politiques au début du XX<sup>e</sup> siècle (Jeunes Tunisiens, Jeunes Algériens, lettrés vietnamiens), qui réclament des droits plutôt que l’indépendance.
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