« Ne parler que de lui-même » désigne la réflexivité : un texte dont le sujet véritable serait sa propre fabrication, et non l’objet qu’il prétend décrire. La tension tient à ce que le recueil expose partout son travail, mais n’écrit rien qui ne soit commandé par une chose extérieure et résistante.
En exposant son propre travail, le recueil se coupe-t-il des choses ou les rejoint-il autrement ?
Le plan en trois parties
Le recueil prend visiblement pour sujet sa propre fabrication
- Le texte liminaire érige en principe la publication des tentatives : ce que le livre donne à lire n’est pas un résultat, mais le régime de sa propre production.« Berges de la Loire », texte liminaire (juillet 1941)
- La première entrée du carnet fixe un protocole avant de décrire quoi que ce soit : le texte commence par se programmer lui-même, comme une expérience de laboratoire.« Le carnet du bois de pins », première entrée (août 1940, Coligny)
- Les remarques finales du carnet délibèrent sur le sort du texte lui-même : le livre se prend pour objet de décision et rend publique cette délibération.« Le carnet du bois de pins », remarques finales sur le sort du carnet
Mais il ne parle de lui-même que parce qu’un objet lui résiste
- Le liminaire installe l’objet en seul juge du texte : la mesure de la réussite est extérieure à la page, ce qui interdit de tenir le recueil pour un pur discours sur soi.« Berges de la Loire », développement central du liminaire
- Exiger que chaque objet impose sa rhétorique, c’est subordonner la forme à la chose : la réflexion sur l’écriture est dictée du dehors, par ce qu’il y a à dire.« Berges de la Loire », fin du texte liminaire
- La recherche d’équivalents pour le jaune pulvérulent des boules du mimosa montre un texte entièrement tendu vers une qualité sensible précise, extérieure à lui.« Le mimosa », notations sur la couleur et la forme des fleurs
La réflexivité est le revers d’une visée réaliste : parler du langage, c’est encore parler des choses
- La remarque sur les cinq voyelles réunies dans le nom français de l’oiseau traite le mot comme un fait observable, au même titre que l’animal : la langue devient un objet du monde.« Notes prises pour un oiseau », remarque sur le nom français de l’animal (1938)
- Le détour par l’abeille, avec les valeurs reçues qui s’y attachent, sert à isoler par contraste ce qui fait le propre de la guêpe : le travail sur les mots est un instrument de connaissance.« La guêpe », entrées comparant l’insecte à l’abeille
- L’aveu que la fleur résiste aux mots trouvés dit d’un même mouvement l’insuffisance du langage et la présence obstinée de l’objet : les deux discours sont inséparables.« L'œillet », entrées initiales (1941-1944)
Un texte peut-il dire une chose sans dire, du même coup, ce que le langage lui fait subir ?