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Lycée · Terminale · Philosophie

La justice et le droit

Fondements, légitimité et limites de la loi — programme de Terminale (La morale et la politique)

À propos de cette page
Cette banque d'auteurs sur « La justice et le droit » en terminale rassemble les thèses, les citations exactes et des paragraphes déjà rédigés, prêts à être replacés dans une dissertation. Au programme : Trois sens d’un même mot, Droit naturel, droit positif : deux façons de fonder la loi, La justice n’est-elle que la force qui a réussi ?, Distribuer : égalité, proportion, équité. Chaque entrée donne une thèse, son auteur et son œuvre, la citation à retenir, ce qu'elle permet de réfuter et le contresens à éviter. C'est la méthode des classes préparatoires : on révise des arguments, pas des résumés. Ressource gratuite proposée par un professeur particulier à Marseille pour préparer l'épreuve de philosophie en terminale.

28 thèses, 25 auteurs. Une entrée = une thèse, pas un auteur : le même philosophe revient pour des idées différentes. Chaque paragraphe est rédigé pour être replacé tel quel dans une copie.

Platon 428-348 av. J.-C.

Thèse

La République · -380 · idéalisme platonicien

La justice est l’ordre par lequel chaque partie de la cité, comme chaque partie de l’âme, accomplit la fonction qui lui revient sans empiéter sur les autres.

« La justice consiste à faire ce qui est à soi et à ne pas se mêler de ce qui revient aux autres. »

La justice n’est pas d’abord une règle de partage, mais une forme d’ordre. Platon la cherche à l’échelle de la cité pour la lire ensuite, agrandie, dans l’âme individuelle : une cité est juste lorsque les producteurs produisent, les gardiens défendent et les gouvernants délibèrent, sans qu’aucun groupe usurpe la tâche d’un autre. « La justice consiste à faire ce qui est à soi et à ne pas se mêler de ce qui revient aux autres. » L’injustice n’est donc pas un simple tort fait à autrui : elle est un désordre, la stasis, la sédition intérieure d’un tout dont les parties se disputent la direction. L’exemple politique que Platon a sous les yeux est la démocratie athénienne d’après la guerre du Péloponnèse, où la parole des orateurs décide de ce qui relève de la compétence. La portée de cette thèse est considérable : elle rend la question « pourquoi être juste ? » inutile, puisque l’homme injuste est déjà un homme divisé, donc malheureux. Sa limite est symétrique : elle suppose que chacun ait une fonction assignable, ce qu’aucune société moderne n’admet.

Permet de réfuter — Thrasymaque et, plus largement, toute réduction de la justice à l’intérêt des gouvernants : si la justice est une harmonie fonctionnelle, elle est bonne pour la cité entière et non pour une classe.

Piège — Croire que Platon décrit une cité réelle : la République est un modèle destiné à faire voir la justice de l’âme, non un programme constitutionnel.

Platon (Thrasymaque) 428-348 av. J.-C.

Antithèse

La République, livre I · -380 · sophistique

Ce que les hommes appellent justice n’est rien d’autre que l’intérêt de ceux qui détiennent le pouvoir, converti en loi et imposé aux gouvernés.

« Je dis que le juste n’est autre chose que l’avantage du plus fort. »

Le soupçon le plus redoutable qui pèse sur la justice ne vient pas du cynisme, mais d’une observation. « Je dis que le juste n’est autre chose que l’avantage du plus fort », déclare Thrasymaque : dans chaque régime, ceux qui commandent font les lois à leur profit, puis nomment juste l’obéissance qu’elles exigent. La démonstration est proprement politique : la tyrannie promulgue des lois tyranniques, la démocratie des lois populaires, l’aristocratie des lois nobiliaires, et chacune appelle crime la désobéissance à son propre intérêt. Le code de l’indigénat, appliqué dans l’Algérie coloniale de 1881 à 1946, en offre une confirmation tardive : parfaitement légal, voté et jugé, il soumettait une population à des peines dont l’autre était dispensée. La portée de cette thèse est de rendre suspect tout discours juridique tant qu’on n’a pas montré d’où il tire son autorité. Sa faiblesse est logique : si le juste se confondait avec l’intérêt du fort, le mot « injuste » n’aurait aucun usage possible — or Thrasymaque lui-même s’indigne, et l’indignation suppose la norme qu’il nie.

Permet de réfuter — Platon, pour qui la justice est un bien en soi, et toute conception de la loi comme expression de la volonté générale (Rousseau).

Piège — Attribuer cette thèse à Platon : Thrasymaque est le personnage que la République est écrite pour réfuter.

Aristote 384-322 av. J.-C.

Thèse

Éthique à Nicomaque, livre V · -340 · péripatétisme

La justice distributive n’est pas une égalité de parts mais une égalité de rapports : elle attribue à chacun selon un critère de mérite, alors que la justice corrective rétablit une stricte égalité arithmétique.

« Le juste, c’est le proportionnel ; l’injuste, ce qui est contraire à la proportion. »

Aristote donne à la notion ses distinctions durables. Il sépare la justice corrective, qui répare un dommage en rendant exactement ce qui a été pris, sans considérer qui sont les parties, et la justice distributive, qui répartit honneurs, charges et richesses selon un critère. « Le juste, c’est le proportionnel ; l’injuste, ce qui est contraire à la proportion. » Distribuer justement, ce n’est donc pas donner autant à chacun, mais maintenir un rapport constant entre ce que chacun apporte et ce qu’il reçoit. L’impôt progressif en offre l’application moderne la plus claire : il prélève des sommes inégales pour maintenir une charge égale rapportée aux facultés contributives. La portée de la thèse est de désolidariser justice et égalité arithmétique, contre l’évidence spontanée. Sa difficulté est qu’Aristote reconnaît lui-même que le critère du mérite varie : les démocrates invoquent la liberté, les oligarques la richesse, les aristocrates l’excellence. La forme du juste est universelle, son contenu reste un objet de conflit politique.

Permet de réfuter — L’égalitarisme arithmétique qui identifie le juste au partage identique, et par avance la critique de Marx, en montrant que le critère du « selon » est irréductiblement contesté.

Piège — Tenir l’égalité proportionnelle pour une justification des hiérarchies existantes : elle est une forme vide, qui condamne toute distribution dont le critère n’est pas pertinent.

Aristote 384-322 av. J.-C.

Dépassement

Éthique à Nicomaque, livre V · -340 · péripatétisme

Parce que la loi parle en général et que les actions sont singulières, la justice exige d’être corrigée par l’équité, qui juge comme le législateur aurait jugé s’il avait prévu le cas.

« L’équitable, tout en étant juste, n’est pas le juste selon la loi, mais un correctif de la justice légale. »

Il existe une injustice qui naît de la loi elle-même, non de sa violation. La loi, dit Aristote, est nécessairement générale ; or les actions humaines sont singulières, et il se rencontre toujours des cas que le législateur n’a pas pu prévoir. Appliquer alors la règle à la lettre, c’est trahir son intention. « L’équitable, tout en étant juste, n’est pas le juste selon la loi, mais un correctif de la justice légale. » L’équité n’est donc ni une faveur ni un adoucissement sentimental : elle est la justice même, rendue à un cas que la généralité rendait invisible. Le droit français en a fait un usage institué avec l’individualisation des peines : deux vols identiques n’appellent pas la même sanction selon la contrainte économique de leurs auteurs. La portée de la thèse est décisive pour le bac : elle permet de soutenir qu’un jugement peut être à la fois illégal et juste. Sa limite est le risque de l’arbitraire, que seule la motivation publique des décisions contient.

Permet de réfuter — Le légalisme qui identifie le juste à l’application littérale de la loi, et derrière lui la thèse hobbesienne selon laquelle interpréter la loi c’est déjà la contester.

Piège — Confondre l’équité avec le partage « équitable » du langage courant, qui signifie justement égal — l’équité aristotélicienne est ce qui corrige l’égalité.

Augustin 354-430

Thèse

La Cité de Dieu, IV, 4 · 426 · patristique

Un pouvoir qui n’est pas ordonné à la justice ne diffère en rien d’une bande de brigands : l’organisation, la loi interne et la durée ne suffisent pas à faire un État légitime.

« Sans la justice, que sont les royaumes, sinon de grandes bandes de brigands ? »

Un État peut avoir des lois, des tribunaux et une administration, et n’être pourtant qu’une entreprise de rapine à grande échelle. « Sans la justice, que sont les royaumes, sinon de grandes bandes de brigands ? » Augustin appuie la formule sur un apologue : un pirate capturé rétorque à Alexandre qu’il fait avec un seul navire ce que l’empereur fait avec une flotte, et qu’on nomme brigandage chez l’un ce qu’on appelle empire chez l’autre. L’argument est précis : une bande de voleurs possède elle aussi un chef, des règles de partage, une discipline ; ce qui lui manque n’est pas l’ordre, mais la fin juste. Le procès de Nuremberg reprendra implicitement ce raisonnement en refusant à l’État nazi le bénéfice de sa propre légalité. La portée en est considérable : la légitimité ne se mesure ni à l’effectivité ni à la cohérence interne d’un ordre juridique. La limite est qu’Augustin ne fournit pas de critère politique du juste indépendant de la révélation.

Permet de réfuter — Hobbes et tout positivisme juridique, pour qui l’existence d’un pouvoir commun suffit à instaurer le juste indépendamment de son contenu.

Piège — Réduire la formule à une condamnation religieuse de la politique : Augustin montre au contraire ce qui manque à un ordre juridique pour mériter le nom d’État.

Thomas d’Aquin 1225-1274

Thèse

Somme théologique, Ia-IIae, q. 96 · 1271 · scolastique

Une loi humaine contraire au bien commun n’oblige pas en conscience : elle est une corruption de la loi, et non une loi au sens plein.

« Les lois injustes sont des violences plutôt que des lois. »

Toutes les lois n’obligent pas également. Thomas construit une hiérarchie : la loi humaine ne vaut que comme détermination de la loi naturelle, elle-même participation de la raison à la loi éternelle. Il en résulte un critère opératoire : une loi qui excède le pouvoir du législateur, qui distribue les charges inégalement ou qui vise le seul intérêt du gouvernant perd sa force obligatoire. « Les lois injustes sont des violences plutôt que des lois. » La formule est plus subtile qu’il n’y paraît : la loi injuste ne disparaît pas, elle change de nature, elle cesse d’obliger la conscience tout en continuant de contraindre les corps. Thomas ajoute qu’on peut devoir s’y soumettre pour éviter le scandale ou le désordre — ce qui distingue sa position d’un appel à la révolte. La portée de la thèse est d’avoir fourni au droit occidental l’idée qu’une norme peut être valide et pourtant nulle en conscience, idée reprise après 1945 sous le nom de formule de Radbruch.

Permet de réfuter — Hobbes, pour qui juger soi-même de la justice de la loi rouvre la guerre civile, et le positivisme juridique qui fait de la procédure d’édiction le seul critère de validité.

Piège — Lire Thomas comme un théoricien de la désobéissance : il maintient une présomption d’obéissance et ne dispense de la loi que dans le cas où elle commanderait un péché.

Pascal 1623-1662

Antithèse

Pensées · 1670 · augustinisme classique

Faute de pouvoir fonder la justice en raison, les hommes ont donné le nom de justice à ce que la force imposait, et la coutume tient lieu de droit.

« Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »

Pascal ne dit pas que la justice n’existe pas : il constate qu’elle n’a jamais su se faire obéir par elle-même. « Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » La phrase décrit une substitution historique, et non une définition. Elle s’appuie sur l’observation de la diversité des codes : « vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà » — trois degrés de latitude renversent la jurisprudence, et un méridien décide de la vérité. Le droit successoral du XVIIe siècle, variable de coutume en coutume à quelques lieues de distance, en fournissait l’illustration quotidienne. La portée du fragment est double : il ruine la prétention du droit établi à se dire rationnel, et il justifie pourtant qu’on lui obéisse, puisque la contester c’est rouvrir la guerre. Sa limite est que Pascal maintient l’idée d’une justice véritable — sans quoi la substitution qu’il décrit ne serait pas un scandale.

Permet de réfuter — Le rationalisme juridique qui prétend déduire le contenu du droit positif d’une raison universelle, de Cicéron aux jusnaturalistes modernes.

Piège — Faire de Pascal un relativiste : il montre l’impuissance de la justice, non son inexistence, et c’est au nom d’une justice vraie qu’il dénonce la substitution.

Hobbes 1588-1679

Thèse

Léviathan · 1651 · contractualisme absolutiste

Le juste et l’injuste n’ont aucun sens avant l’institution d’un pouvoir commun : c’est la loi civile qui les crée, en fixant ce qui appartient à chacun.

« Là où il n’y a pas de pouvoir commun, il n’y a pas de loi ; là où il n’y a pas de loi, il n’y a pas d’injustice. »

Il faut renverser l’ordre habituel des notions : ce n’est pas la justice qui fonde la loi, c’est la loi qui institue la justice. « Là où il n’y a pas de pouvoir commun, il n’y a pas de loi ; là où il n’y a pas de loi, il n’y a pas d’injustice. » Dans l’état de nature, chacun ayant droit à toute chose, nul ne peut être lésé ; là où rien n’est à personne, le vol est impensable. La justice suppose donc des propriétés distinctes, la propriété suppose des lois, les lois supposent un souverain capable de les faire respecter. La guerre civile anglaise que Hobbes traverse lui fournit son exemple : chaque parti invoquait le droit, et cette pluralité des interprétations était elle-même la guerre. La portée de la thèse est de fonder l’obéissance sur la sécurité et non sur la vertu du prince. Sa limite apparaît dès qu’un souverain légalement établi devient criminel : Hobbes ne laisse alors d’autre recours que le refus de mourir.

Permet de réfuter — Thomas d’Aquin et Locke, pour qui une norme de justice précède et mesure la loi civile, ainsi qu’Antigone invoquant les lois non écrites.

Piège — Croire que Hobbes légitime la tyrannie par goût : il tient l’arbitraire du souverain pour un moindre mal comparé à la guerre de tous contre tous.

Spinoza 1632-1677

Antithèse

Traité politique · 1677 · rationalisme

Le droit naturel de chaque être se confond avec sa puissance d’agir : il n’y a dans la nature ni juste ni injuste, seulement des rapports de forces que l’État transforme en droit commun.

« Le droit naturel de chaque individu s’étend aussi loin que s’étend sa puissance. »

Spinoza récuse la coupure entre l’ordre du fait et celui du droit dans la nature : « le droit naturel de chaque individu s’étend aussi loin que s’étend sa puissance ». Les grands poissons mangent les petits d’un droit souverain, écrit-il, parce que rien dans la nature ne prescrit autre chose que ce qui s’y produit. Il en résulte une conséquence politique inattendue : un pouvoir n’a de droit que dans la mesure où il a la puissance de se faire obéir, de sorte qu’un souverain qui pousse ses sujets à la révolte perd du même coup son droit. Les Provinces-Unies de son temps, où la tolérance religieuse était une condition de la paix civile autant qu’un principe, en fournissent l’illustration. La portée de la thèse est de ramener la légitimité à des conditions matérielles vérifiables plutôt qu’à un titre moral. Sa limite est qu’elle ne fournit aucun critère pour condamner un pouvoir durablement oppressif, tant qu’il reste efficace.

Permet de réfuter — Le droit naturel classique de Cicéron à Locke, qui fait dériver le droit d’une norme rationnelle indépendante de la puissance effective.

Piège — En conclure que Spinoza justifie la tyrannie : il montre au contraire qu’un État qui inspire l’indignation ruine sa propre puissance, donc son droit.

Locke 1632-1704

Thèse

Second traité du gouvernement civil · 1690 · libéralisme politique

Les individus possèdent, avant toute institution, des droits à la vie, à la liberté et aux biens acquis par leur travail ; l’État n’est institué que pour les garantir et se dissout s’il les viole.

« L’état de nature a une loi de nature pour le gouverner, qui oblige chacun. »

Contre Hobbes, Locke refuse d’admettre que l’absence d’État soit l’absence de droit : « l’état de nature a une loi de nature pour le gouverner, qui oblige chacun ». Les hommes y sont déjà propriétaires de leur personne, et le travail, qui mêle cette personne à la chose, fonde l’appropriation légitime des biens. Ce qui manque à cet état n’est donc pas la justice, mais un juge impartial, une loi établie et une force d’exécution : l’État est institué pour ces trois offices, et pour eux seuls. Il en découle immédiatement un droit de résistance, que la Révolution anglaise de 1688 puis la Déclaration d’indépendance américaine de 1776 traduiront presque mot pour mot. La portée de la thèse est d’avoir donné au constitutionnalisme moderne sa matrice : le pouvoir est un dépôt, non une propriété. Sa limite tient à la clause de suffisance sur l’appropriation, que Locke pose puis désactive par l’invention de la monnaie, ouvrant la voie à une inégalité illimitée.

Permet de réfuter — Hobbes, pour qui aucun droit ne précède le souverain, et Bentham, qui tient les droits naturels pour des fictions rhétoriques.

Piège — Confondre le droit de résistance de Locke avec un droit individuel de désobéir : il suppose la rupture manifeste du dépôt par le gouvernement, constatée par le corps du peuple.

Montesquieu 1689-1755

Dépassement

De l’esprit des lois, XI, 4 · 1748 · libéralisme

La justice des lois ne dépend pas de la vertu des gouvernants mais de l’agencement des pouvoirs : seule leur séparation empêche l’abus, auquel tout détenteur de pouvoir est naturellement porté.

« Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »

La question de la justice change de terrain dès qu’on cesse de chercher des hommes justes pour concevoir des institutions qui rendent l’injustice difficile. « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Le raisonnement est réaliste et non moral : c’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser, et il serait vain de compter sur sa retenue. La solution est mécanique : distinguer les puissances législative, exécutrice et de juger, et les faire se limiter mutuellement. Montesquieu ajoute une garantie précise pour la justice pénale : le juge ne doit être que « la bouche qui prononce les paroles de la loi », afin que nul ne soit condamné par celui-là même qui a fait la règle. La portée de cette thèse gouverne encore tout constitutionnalisme. Sa limite est que la séparation formelle des pouvoirs n’assure rien si les trois sont occupés par la même force politique.

Permet de réfuter — Hobbes, qui tient la division du pouvoir souverain pour la cause même de la guerre civile, et toute politique de la vertu qui attend la justice du caractère des dirigeants.

Piège — Croire que Montesquieu propose trois pouvoirs étanches : il décrit des puissances qui se contrôlent et collaborent, non un cloisonnement.

Rousseau 1712-1778

Thèse

Du contrat social · 1762 · contractualisme démocratique

Une loi n’est juste que si elle est l’expression de la volonté générale, c’est-à-dire si ceux qui lui obéissent en sont aussi les auteurs ; la force, elle, ne produit jamais d’obligation.

« L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. »

Rousseau commence par une réfutation logique de la loi du plus fort : la force est une puissance physique, « céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté » ; si le droit naissait de la force, il changerait de camp à chaque renversement et cesserait d’être un droit. Il faut donc chercher ailleurs le fondement de l’obligation, et Rousseau le trouve dans la structure du pacte : chacun s’aliénant tout entier à la communauté, nul ne se donne à personne en particulier, et tous reçoivent l’équivalent de ce qu’ils cèdent. La loi, qui émane du corps entier et porte sur le corps entier, ne peut alors être injuste envers personne. « L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. » La Déclaration de 1789, en faisant de la loi « l’expression de la volonté générale », reprend littéralement la formule. La portée de la thèse est d’unir justice et liberté au lieu de les opposer ; sa limite est que la volonté générale reste indiscernable de la volonté de la majorité dans la pratique du vote.

Permet de réfuter — Hobbes, pour qui le souverain est extérieur au pacte, et Thrasymaque, en montrant que la force ne peut produire aucune obligation.

Piège — Identifier la volonté générale à la volonté de tous : Rousseau distingue explicitement la somme des intérêts particuliers et la visée de l’intérêt commun.

Rousseau 1712-1778

Antithèse

Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes · 1755 · contractualisme démocratique

L’inégalité sociale n’a rien de naturel : elle procède de l’institution de la propriété, que le droit est venu ensuite consacrer et rendre irréversible.

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. »

Avant d’être injuste, une société commence par naturaliser ses inégalités. Rousseau démonte cette illusion : « le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile ». La propriété n’est donc pas un droit trouvé dans la nature, mais un acte de parole validé par la crédulité d’autrui et consolidé ensuite par la loi. Rousseau va plus loin : le pacte que les riches proposent aux pauvres — unissons-nous pour protéger chacun — est un marché de dupes qui « donna de nouvelles entraves au faible et de nouvelles forces au riche ». Les lois sur les enclosures anglaises du XVIIIe siècle en fournissent une illustration historique exacte. La portée de la thèse est d’ouvrir toute critique sociale du droit, de Marx à aujourd’hui. Sa limite est que Rousseau ne conclut pas à l’abolition de la propriété, mais à la nécessité d’une loi véritablement générale.

Permet de réfuter — Locke, qui fonde la propriété sur le travail et la tient pour antérieure à l’État, et toute justification du droit existant par son ancienneté.

Piège — Faire de Rousseau un nostalgique de l’état de nature : il déclare expressément que cet état n’a peut-être jamais existé et qu’on ne peut y retourner.

Beccaria 1738-1794

Dépassement

Des délits et des peines · 1764 · Lumières juridiques

Une peine n’est légitime que si elle est nécessaire, proportionnée au tort causé à la société et certaine : c’est sa certitude, non sa cruauté, qui prévient les crimes.

« Un des plus grands freins des délits n’est pas la cruauté des peines, mais leur infaillibilité. »

Beccaria transporte la question pénale du terrain de l’expiation à celui de l’utilité publique et des limites du pouvoir. Si le pacte social n’a reçu de chacun que la portion de liberté strictement nécessaire à la sûreté commune, alors toute peine qui excède cette nécessité est un abus, non une justice. De là deux conséquences : la proportionnalité, qui exige une échelle des délits et des peines connue d’avance, et la critique des supplices. « Un des plus grands freins des délits n’est pas la cruauté des peines, mais leur infaillibilité. » L’argument est empirique : l’atrocité s’émousse par l’habitude, tandis que la certitude d’être puni agit sur le calcul du délinquant. L’abolition de la torture judiciaire en Toscane en 1786, directement inspirée de ce traité, en constitue la vérification historique. La portée de la thèse est d’avoir fondé le droit pénal moderne : légalité des délits, non-rétroactivité, présomption d’innocence. Sa limite est qu’une peine parfaitement dissuasive pourrait être infligée à un innocent, objection que seule la position rétributive de Kant parvient à bloquer.

Permet de réfuter — Kant, dont le rétributivisme refuse toute justification de la peine par ses effets, et la pratique d’Ancien Régime des supplices exemplaires.

Piège — Y voir un simple plaidoyer humanitaire : l’argument est d’abord contractualiste et utilitariste, fondé sur la mesure de ce que la société peut légitimement exiger.

Kant 1724-1804

Thèse

Métaphysique des mœurs, Doctrine du droit · 1797 · criticisme

Le droit ne prescrit pas le bien mais rend compatibles les libertés extérieures : il est la condition sous laquelle la liberté de chacun peut coexister avec celle de tous selon une loi universelle.

« Le droit est l’ensemble des conditions sous lesquelles l’arbitre de l’un peut être accordé avec l’arbitre de l’autre suivant une loi universelle de la liberté. »

Kant donne au droit une définition qui le sépare nettement de la morale sans le livrer à la force. « Le droit est l’ensemble des conditions sous lesquelles l’arbitre de l’un peut être accordé avec l’arbitre de l’autre suivant une loi universelle de la liberté. » Trois traits en découlent. Le droit ne concerne que les rapports extérieurs entre personnes, non les intentions : un contrat exécuté par intérêt est juridiquement irréprochable. Il ne considère pas la matière de l’arbitre, c’est-à-dire les fins poursuivies : peu importe pourquoi on achète. Il exige seulement la forme de la compatibilité universelle. De là le lien analytique du droit et de la contrainte : puisque le droit consiste à empêcher les empiétements, la coercition qui empêche un obstacle à la liberté est elle-même conforme à la liberté. La règle des servitudes de passage, qui limite un droit de propriété pour rendre un autre praticable, en offre une application ordinaire. La portée de la thèse est d’expliquer pourquoi un État juste n’a pas à rendre les hommes vertueux, mais seulement compossibles.

Permet de réfuter — Platon et toute conception perfectionniste de la loi, qui attendent du droit qu’il rende les citoyens meilleurs, ainsi que Hobbes, qui dérive le droit de la seule sécurité.

Piège — Appliquer l’impératif catégorique au droit : Kant sépare explicitement la légalité, conformité extérieure à la règle, et la moralité, conformité de l’intention au devoir.

Kant 1724-1804

Thèse

Métaphysique des mœurs, Doctrine du droit · 1797 · criticisme

La peine est due parce qu’elle est méritée et non parce qu’elle serait utile : punir pour l’exemple reviendrait à traiter un homme comme un simple moyen au service de la société.

« Même si la société civile venait à se dissoudre avec l’accord de tous ses membres, le dernier meurtrier se trouvant en prison devrait auparavant être exécuté. »

Kant refuse que la peine se justifie par ses effets. Le châtiment judiciaire ne peut jamais être infligé simplement comme moyen d’obtenir un autre bien, pour le criminel lui-même ou pour la société : il doit être prononcé parce que l’homme a commis un crime. Toute autre justification exposerait l’innocent, puisqu’une punition exemplaire serait utile même sans faute. D’où l’exigence extrême de la formule : « même si la société civile venait à se dissoudre avec l’accord de tous ses membres, le dernier meurtrier se trouvant en prison devrait auparavant être exécuté » — preuve que la peine ne sert ici à rien, et que son unique raison est la justice. La mesure en est le talion, entendu non comme reproduction du geste mais comme égalité juridique entre le tort et la sanction. La portée de cette thèse est de fonder la dignité du condamné : on le punit parce qu’on le tient pour responsable, donc pour libre. Sa limite est qu’elle rend presque impossible toute politique pénale attentive aux conséquences.

Permet de réfuter — Beccaria et Bentham, dont la justification utilitariste de la peine subordonne la sanction à ses effets préventifs.

Piège — Croire que le talion kantien prescrit d’infliger le même mal : il exige une égalité de valeur entre le crime et la peine, que la loi doit déterminer.

Hegel 1770-1831

Dépassement

Principes de la philosophie du droit · 1821 · idéalisme allemand

La peine n’est pas un mal ajouté au crime mais la négation de sa négation : en appliquant au criminel sa propre maxime, on le reconnaît comme un être rationnel et libre.

« En tant que la peine est considérée comme contenant son propre droit, le criminel est honoré comme un être rationnel. »

Hegel renverse l’intuition commune : la peine n’est pas ce que la société inflige au criminel, mais ce que le criminel a lui-même posé. Le crime est une négation du droit ; comme le droit est ce qui vaut universellement, cette négation ne peut subsister, et la peine est sa suppression. Le criminel, en agissant, a énoncé une loi — celle selon laquelle il est permis de voler ou de tuer ; on ne fait que lui appliquer sa propre règle. D’où la formule décisive : « en tant que la peine est considérée comme contenant son propre droit, le criminel est honoré comme un être rationnel. » Le refuser, c’est le traiter comme un animal dangereux qu’on neutralise, ou comme un malade qu’on soigne sans son accord. Les débats contemporains sur la défense sociale et les mesures de sûreté prononcées sans infraction commise donnent à cette alternative une actualité juridique précise. La portée de la thèse est d’ancrer la peine dans la reconnaissance de la liberté ; sa limite est qu’elle ne dit presque rien du quantum.

Permet de réfuter — Les théories préventives de Beccaria et Bentham, pour qui la peine n’a de sens que par ses effets, et toute conception purement thérapeutique de la sanction.

Piège — Traduire « le criminel a droit à sa peine » par une complaisance envers la sévérité : la thèse est une thèse sur la dignité, pas sur l’intensité du châtiment.

Bentham 1748-1832

Antithèse

Sophismes anarchiques · 1795 · utilitarisme

Les droits naturels et imprescriptibles n’existent pas : il n’y a de droits que ceux qu’une loi positive établit, et la justice ne se mesure qu’à l’utilité qu’une règle produit.

« Les droits naturels et imprescriptibles : du non-sens sur des échasses. »

Bentham conteste la Déclaration de 1789 non pas au nom de la tradition, mais au nom de la logique. Un droit, dit-il, est l’enfant de la loi : d’une loi réelle sortent des droits réels, et d’une loi imaginaire ne peuvent sortir que des droits imaginaires. Parler de droits antérieurs à toute institution, c’est confondre ce que l’on souhaite voir consacré avec ce qui existe déjà. « Les droits naturels et imprescriptibles : du non-sens sur des échasses. » L’objection porte aussi sur les effets : proclamer des droits absolus et imprescriptibles, c’est armer par avance toute résistance à toute loi, donc ouvrir l’anarchie. À quoi Bentham substitue un critère unique, mesurable et discutable : le principe d’utilité, qui juge une institution à la quantité de bonheur qu’elle produit. La réforme des prisons et de la procédure anglaise qu’il inspirera prouvera la fécondité pratique du principe. Sa limite est célèbre : un calcul d’utilité peut justifier le sacrifice d’un innocent si le bénéfice collectif est supérieur.

Permet de réfuter — Locke et les rédacteurs de la Déclaration des droits de l’homme, qui tiennent les droits naturels pour antérieurs à toute législation.

Piège — Faire de Bentham un adversaire des libertés : il défend les mêmes protections, mais veut qu’elles soient fondées sur l’utilité démontrée et inscrites dans la loi.

Marx 1818-1883

Antithèse

Critique du programme de Gotha · 1875 · matérialisme historique

Le droit égal, appliqué à des individus réellement inégaux, reconduit l’inégalité : l’égalité formelle est une égalité qui mesure tout le monde à la même aune, en ignorant les différences de situation.

« Ce droit égal est un droit inégal pour un travail inégal. »

Marx conteste l’idée qu’un droit strictement égal suffise à la justice. Un droit qui rémunère chacun selon son travail traite tous les producteurs sous un seul rapport — leur rendement — et ignore tout le reste : « ce droit égal est un droit inégal pour un travail inégal ». L’un est plus fort, l’autre est marié, l’autre a des enfants ; à rendement égal, l’un recevra en réalité davantage. Le défaut n’est donc pas dans l’application de la règle, mais dans la règle elle-même, qui ne peut être égale qu’en étant partielle. Marx ajoute que le droit ne saurait être supérieur à l’état économique de la société : il est un rapport de production traduit en normes. La législation sur le travail des enfants au XIXe siècle illustre le mouvement inverse — c’est par la lutte, non par la cohérence juridique, que le droit s’est modifié. La portée de la thèse est de déplacer la justice du droit vers les conditions matérielles. Sa limite est qu’elle rend difficile de dire pourquoi l’exploitation est injuste, si toute norme reflète son époque.

Permet de réfuter — Kant et toute conception formelle du droit, pour qui l’égalité juridique suffit à rendre les libertés compatibles, ainsi que la méritocratie du « à chacun selon son travail ».

Piège — Croire que Marx rejette l’égalité : il la juge insuffisante tant que le critère unique de mesure ignore la diversité des besoins.

Nietzsche 1844-1900

Antithèse

La Généalogie de la morale · 1887 · généalogie

Le sentiment de justice n’a pas d’origine idéale : il naît du rapport contractuel entre créancier et débiteur, où le châtiment est d’abord une compensation, non une réponse à une faute.

« C’est dans la sphère du droit des obligations que le monde des concepts moraux a son foyer d’origine. »

Nietzsche ne demande pas ce qu’est la justice mais d’où vient l’idée que nous en avons. Sa réponse est brutale : « c’est dans la sphère du droit des obligations que le monde des concepts moraux a son foyer d’origine ». Culpabilité, devoir, conscience viennent du rapport archaïque du créancier au débiteur : celui qui ne peut payer offre autre chose — son corps, sa liberté, sa souffrance —, et le créancier se rembourse en plaisir de faire mal. Le droit pénal est né de cette équivalence, et non d’un idéal d’équité. Les tarifs de composition des lois barbares, qui fixaient en sous le prix d’un œil ou d’une main, en conservent la trace littérale. Nietzsche ajoute que l’institution du droit par un pouvoir fort est justement ce qui met fin au ressentiment privé, en imposant des normes générales. La portée de cette généalogie est de rendre suspecte toute morale qui se réclame de l’évidence. Sa limite est logique : expliquer la naissance d’une norme ne suffit pas à en réfuter la valeur — c’est le repère origine / fondement.

Permet de réfuter — Kant et toute fondation rationnelle de la justice, ainsi que l’idée d’un sentiment naturel de l’équité présent en chaque homme.

Piège — En conclure que Nietzsche recommande l’injustice : il décrit une genèse et dénonce le ressentiment, sans proposer un droit du plus fort au sens de Thrasymaque.

Thoreau 1817-1862

Antithèse

La Désobéissance civile · 1849 · transcendantalisme

Quand la loi fait de l’individu l’agent d’une injustice, la conscience doit l’emporter sur la légalité, et le refus public d’obéir, sanction acceptée, devient un devoir civique.

« Faut-il que le citoyen, ne fût-ce qu’un instant, abdique sa conscience devant le législateur ? »

Thoreau pose la question que toute théorie de l’obéissance doit affronter : « faut-il que le citoyen, ne fût-ce qu’un instant, abdique sa conscience devant le législateur ? » Refusant de payer un impôt destiné à financer l’esclavage et la guerre contre le Mexique, il passe une nuit en prison et en tire une doctrine. Son argument n’est pas que chacun peut juger des lois à sa guise : il vise le cas où l’obéissance fait de moi l’instrument direct d’une injustice reconnue. Le geste doit alors être public, non violent, limité à la loi contestée, et accepter la sanction — c’est cette acceptation qui distingue le désobéissant du délinquant et qui montre qu’il ne conteste pas l’ordre juridique mais l’appelle à se corriger. Gandhi puis Martin Luther King formaliseront cette méthode, jusqu’au Civil Rights Act de 1964. La portée de la thèse est d’avoir donné à la démocratie un mode de contestation interne. Sa limite est que le critère de la conscience, seul, ne distingue pas le réformateur du fanatique.

Permet de réfuter — Hobbes, pour qui juger de la justice de la loi rouvre la guerre civile, et le légalisme selon lequel l’obéissance est inconditionnelle tant que la loi est en vigueur.

Piège — Confondre désobéissance civile et révolte : la première accepte la peine et reconnaît le système juridique, la seconde le conteste en bloc.

Simone Weil 1909-1943

Dépassement

L’Enracinement · 1949 · philosophie morale contemporaine

La notion d’obligation est première : un droit n’est effectif que reconnu par ceux qui doivent quelque chose, de sorte que la justice se fonde sur les besoins de l’être humain plutôt que sur des revendications.

« La notion d’obligation prime celle de droit, qui lui est relative et subordonnée. »

Simone Weil déplace le point de départ habituel : « la notion d’obligation prime celle de droit, qui lui est relative et subordonnée ». Un droit n’existe pas tout seul : il n’est effectif que du côté de ceux qui reconnaissent devoir quelque chose. Un homme seul dans l’univers n’aurait aucun droit, mais il aurait des obligations. Weil ajoute une critique du vocabulaire même des droits : il est emprunté au commerce et à la revendication, et il est étrangement faible devant le malheur. Crier « vous n’avez pas le droit » n’a pas la portée du cri « pourquoi me fait-on du mal ? ». Elle propose donc de lister les besoins de l’âme — ordre, liberté, responsabilité, vérité, enracinement — auxquels correspondent des obligations inconditionnelles. Le programme de sécurité sociale élaboré dans la Résistance, contemporain de son texte, en est le parallèle politique. La portée de la thèse est de fonder la justice sur l’attention portée à autrui plutôt que sur l’équilibre des prétentions. Sa limite est qu’une obligation sans droit correspondant reste sans garantie juridique.

Permet de réfuter — Locke et la tradition des droits subjectifs, qui font du droit individuel le point de départ de toute théorie de la justice.

Piège — Y voir un rejet des droits de l’homme : Weil ne les supprime pas, elle refuse qu’ils soient premiers et veut leur donner un fondement plus solide.

Hannah Arendt 1906-1975

Antithèse

L’Impérialisme (Les Origines du totalitarisme) · 1951 · phénoménologie politique

L’expérience des apatrides montre que les droits de l’homme ne protègent personne hors d’une communauté politique : le droit fondamental est celui d’appartenir à un ordre où l’on a des droits.

« Nous avons pris conscience de l’existence d’un droit d’avoir des droits. »

Arendt tire de l’entre-deux-guerres une objection décisive aux droits naturels. Des centaines de milliers d’apatrides et de réfugiés se sont retrouvés, après 1918, dans la situation même que les Déclarations décrivaient : des hommes réduits à leur pure humanité, sans nationalité ni statut. Loin d’être alors mieux protégés, ils perdirent toute protection. « Nous avons pris conscience de l’existence d’un droit d’avoir des droits », c’est-à-dire du droit d’appartenir à une communauté politique capable de garantir les autres. L’argument est historique et non spéculatif : les lois de Nuremberg de 1935, puis la dénaturalisation massive, ont d’abord retiré aux victimes leur place juridique avant de permettre leur élimination. Arendt en tire que la légalité n’est pas une garantie — un régime peut être intégralement légal et intégralement criminel. La portée de la thèse est d’avoir fondé l’exigence d’une protection internationale de la personne, présente dans la Convention de 1951. Sa limite est qu’elle laisse sans solution le cas où aucune communauté ne veut accueillir.

Permet de réfuter — L’universalisme abstrait des Déclarations de 1789 et 1948, qui suppose que la seule qualité d’homme suffit à fonder des droits opposables.

Piège — Lire cette critique comme un rejet des droits de l’homme : Arendt montre ce qui leur manque pour être effectifs, à savoir une institution politique.

Rawls 1921-2002

Dépassement

Théorie de la justice · 1971 · libéralisme égalitaire

Est juste la répartition que des individus rationnels choisiraient sans connaître la place qu’ils occuperont : d’où des libertés égales pour tous, et des inégalités admises seulement si elles bénéficient aux plus défavorisés.

« Les principes de la justice sont choisis sous un voile d’ignorance. »

Rawls cherche une procédure qui rende l’impartialité non pas vertueuse mais nécessaire. « Les principes de la justice sont choisis sous un voile d’ignorance » : dans la position originelle, chacun ignore son sexe, sa classe, ses talents, sa conception du bien ; ne pouvant favoriser sa propre place puisqu’il ne la connaît pas, il choisit des règles acceptables depuis n’importe laquelle. Deux principes en sortent, hiérarchisés : d’abord un système égal de libertés fondamentales pour tous ; ensuite, les inégalités économiques ne sont justes que si elles sont attachées à des positions ouvertes à tous et si elles améliorent le sort des plus désavantagés — c’est le principe de différence. Une rémunération élevée des médecins est donc justifiable, mais seulement si elle améliore réellement l’accès aux soins des plus démunis. La portée de la construction est d’avoir réconcilié liberté et égalité sans sacrifier l’une à l’autre. Sa limite, relevée par Nozick, est qu’elle juge la distribution par son profil de résultat, sans examiner la légitimité des transferts qui l’ont produite.

Permet de réfuter — L’utilitarisme de Bentham, qui accepte de sacrifier une minorité au bénéfice global, et la méritocratie fondée sur des talents que nul n’a mérité de recevoir.

Piège — Croire que Rawls exige l’égalité des revenus : il admet explicitement des inégalités, à la condition stricte qu’elles profitent aux plus mal lotis.

Nozick 1938-2002

Antithèse

Anarchie, État et utopie · 1974 · libertarianisme

Une distribution est juste si elle résulte d’acquisitions et de transferts eux-mêmes légitimes : juger la justice sur le profil du résultat conduit nécessairement à violer les droits individuels.

« Les individus ont des droits, et il est des choses qu’aucune personne ni aucun groupe ne peut leur faire sans violer leurs droits. »

Nozick ouvre son livre par une affirmation qui commande tout : « les individus ont des droits, et il est des choses qu’aucune personne ni aucun groupe ne peut leur faire sans violer leurs droits ». La justice n’est donc pas l’affaire d’un schéma de répartition, mais d’une histoire : une situation est juste si chacun détient ce qu’il a acquis ou reçu légitimement. L’argument décisif tient en une expérience : partons d’une distribution parfaitement égale, et supposons qu’un million de spectateurs versent volontairement une petite somme pour voir jouer un basketteur. L’égalité initiale est détruite, mais par des transferts libres et informés ; interdire le résultat, c’est interdire aux gens de disposer de ce qui est à eux. Tout modèle de répartition exige donc soit d’empêcher les échanges, soit de redistribuer continuellement. La portée de cette thèse est de rendre visible le coût, en liberté, de toute politique d’égalisation. Sa limite est le point de départ : Nozick suppose légitimes des acquisitions initiales dont l’histoire réelle — conquêtes, esclavage, spoliations — est presque toujours illégitime.

Permet de réfuter — Rawls, dont le principe de différence évalue les résultats, et toute justification de la redistribution fiscale comme exigence de justice sociale.

Piège — Y voir un éloge de l’égoïsme : Nozick admet entièrement la charité volontaire, il conteste seulement qu’on puisse la rendre obligatoire par la contrainte fiscale.

Amartya Sen né en 1933

Dépassement

L’Idée de justice · 2009 · approche par les capabilités

La théorie de la justice n’a pas à définir la société parfaitement juste : elle doit permettre de comparer des situations réelles et d’éliminer les injustices manifestement réparables.

« Ce qui nous meut, c’est qu’il existe autour de nous des injustices manifestement réparables que nous voulons supprimer. »

Sen reproche à Rawls d’avoir posé la mauvaise question. Pour savoir qu’un tableau est mal accroché, on n’a pas besoin de connaître l’accrochage parfait ; de même, « ce qui nous meut, c’est qu’il existe autour de nous des injustices manifestement réparables que nous voulons supprimer ». Une théorie comparative suffit donc, et elle a l’avantage d’être praticable : des gens en désaccord sur la société idéale peuvent s’accorder sur l’urgence d’abolir l’esclavage ou de scolariser les filles. Sen ajoute un second déplacement : l’égalité pertinente n’est ni celle des ressources ni celle des utilités, mais celle des capabilités, c’est-à-dire des libertés réelles de mener la vie que l’on a raison de vouloir. Ses travaux sur les famines l’ont établi empiriquement : la famine du Bengale de 1943 n’est pas venue d’un manque de riz, mais d’un effondrement des droits d’accès de certains groupes. La portée en est immense pour les politiques publiques. Sa limite est la difficulté de hiérarchiser les capabilités sans réintroduire une conception du bien.

Permet de réfuter — Rawls et les théories institutionnalistes qui construisent d’abord la société juste idéale, ainsi que l’utilitarisme qui mesure le bien-être par la seule satisfaction.

Piège — Croire que Sen renonce à tout principe : il conserve une exigence forte d’impartialité, celle du spectateur impartial de Smith, ouverte aux jugements extérieurs.

Paul Ricœur 1913-2005

Dépassement

Le Juste · 1995 · herméneutique

L’acte de juger a une finalité courte, trancher un litige, et une finalité longue, rétablir la paix sociale en instituant une juste distance entre les parties.

« La finalité courte de l’acte de juger, c’est de trancher ; sa finalité longue, c’est la paix sociale. »

Ricœur part du sentiment d’indignation, antérieur à toute théorie : nous protestons contre le partage inégal, la promesse trahie, la punition disproportionnée, bien avant de savoir définir le juste. L’institution judiciaire a pour tâche de transformer cette protestation en jugement. « La finalité courte de l’acte de juger, c’est de trancher ; sa finalité longue, c’est la paix sociale. » Le procès substitue la parole à la violence : les parties, au lieu de s’affronter, plaident devant un tiers, et le jugement les met à distance l’une de l’autre — ni trop proches, comme dans la vengeance, ni indéfiniment séparées. La justice transitionnelle sud-africaine, après 1994, illustre cette double finalité : la Commission vérité et réconciliation visait moins la punition exhaustive que la reconstruction d’un lien social. La portée de la thèse est de montrer que la justice n’est pas seulement une distribution mais une institution du lien. Sa limite est que la paix sociale peut entrer en conflit avec la dette due aux victimes.

Permet de réfuter — Le rétributivisme strict de Kant, pour qui la peine ne doit viser aucune finalité sociale, et toute conception purement distributive de la justice.

Piège — Confondre la juste distance avec une neutralité indifférente : elle suppose au contraire la reconnaissance de chacun comme partie au procès.

Habermas né en 1929

Dépassement

Droit et démocratie · 1992 · théorie critique

Une norme juridique n’est légitime que si tous ceux qu’elle concerne pouvaient y consentir au terme d’une discussion rationnelle : la légitimité tient à la procédure délibérative, non au contenu supposé rationnel de la loi.

« Sont valides les seules normes d’action sur lesquelles toutes les personnes susceptibles d’être concernées pourraient se mettre d’accord en tant que participants à des discussions rationnelles. »

Habermas propose une issue au dilemme entre droit naturel et positivisme. Ni la nature ni la seule procédure d’édiction ne fondent la loi : c’est la discussion. « Sont valides les seules normes d’action sur lesquelles toutes les personnes susceptibles d’être concernées pourraient se mettre d’accord en tant que participants à des discussions rationnelles. » Le critère n’est donc pas un contenu, mais une condition : que nul intéressé n’ait été exclu, que chacun ait pu contester, qu’aucune contrainte autre que celle du meilleur argument n’ait pesé. Le droit et la démocratie se présupposent alors mutuellement : les citoyens ne sont tenus d’obéir qu’à des lois dont ils peuvent se comprendre comme les auteurs. Les conventions citoyennes contemporaines, tirées au sort et délibérant sur un sujet technique, sont une tentative institutionnelle d’approcher ces conditions. La portée de la thèse est d’offrir un critère de légitimité applicable sans métaphysique. Sa limite est l’écart, souvent massif, entre la situation idéale de parole et les délibérations réelles, marquées par l’inégalité des ressources argumentatives.

Permet de réfuter — Hobbes et le positivisme juridique, qui font de l’autorité la seule source de validité, et le droit naturel classique, qui la cherche dans un contenu rationnel fixe.

Piège — Croire qu’Habermas exige un accord effectif de tous : le critère est contrefactuel, il porte sur ce dont on pourrait convenir dans des conditions équitables de discussion.

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