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Histoire-Géographie 1ʳᵉ

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L'Europe face aux révolutions (1789–1848)

Thème 1 « L'Europe face aux révolutions » (programme de 1re) : de la Révolution française aux révolutions de 1848, comment les idées libérales et nationales transforment l'Europe

À propos de cette page
Ce cours d'histoire-géographie en première sur « L'Europe face aux révolutions (1789–1848) » suit le programme officiel d'histoire-géographie de première. Il présente les définitions, les propriétés et les méthodes essentielles, accompagnées d'exemples résolus pour bien comprendre. Au programme : 1789, l'année des ruptures : la nation devient souveraine, Construire la nation : de la monarchie constitutionnelle à la République (1789-1799), Napoléon Bonaparte : stabiliser, gouverner seul, bouleverser l'Europe (1799-1815), 1815 : l'Europe du congrès de Vienne. Chaque notion est expliquée pas à pas, puis mise en pratique grâce à des exercices interactifs, un QCM et une évaluation corrigée. Idéal pour réviser à son rythme, combler ses lacunes et progresser, en autonomie ou avec un professeur. Cours rédigé par un professeur particulier à Marseille pour aider les élèves de première à réussir en histoire-géographie.

4 analyses de document, de nature différente, avec la réponse entièrement rédigée. C’est l’exercice le plus fréquent de l’épreuve : le document est donné en entier, tu travailles dessus sans rien ouvrir d’autre.

Document 1 — La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen

Facile

Texte juridique fondateur (déclaration de droits) · Assemblée nationale constituante, Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, adoptée le 26 août 1789, Versailles (extraits : articles 1, 2, 3, 6, 10, 11, 16, 17).

Trois semaines après l'abolition des privilèges (nuit du 4 août), l'Assemblée nationale constituante adopte ce texte comme préambule de la future constitution. Il s'adresse aux Français, mais se veut valable pour tous les hommes.

Article 1er. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.

Article 2. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression.

Article 3. Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément.

Article 6. La Loi est l'expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.

Article 10. Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi.

Article 11. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.

Article 16. Toute Société dans laquelle la garantie des Droits n'est pas assurée, ni la séparation des Pouvoirs déterminée, n'a point de Constitution.

Article 17. La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité.

En analysant le document, montrez en quoi la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen marque une rupture avec l'Ancien Régime, et quelles en sont les limites.

  1. Présentez le document : nature, auteur, date, contexte.
  2. Relevez les principes qui mettent fin à la monarchie absolue de droit divin.
  3. Relevez les principes qui mettent fin à la société d'ordres.
  4. Montrez, à l'aide de vos connaissances, que ces principes laissent une partie de la population à l'écart.
Voir la réponse rédigée

1. Ce document est un texte juridique, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, adoptée le 26 août 1789 à Versailles par l'Assemblée nationale constituante, c'est-à-dire par les députés des États généraux qui se sont proclamés représentants de la nation le 17 juin. Elle est rédigée quelques semaines après la prise de la Bastille (14 juillet) et l'abolition des privilèges (nuit du 4 août). Elle doit servir de préambule à la constitution en préparation, qui sera achevée en septembre 1791.

2. Sous l'Ancien Régime, le roi tient son pouvoir de Dieu et le concentre. L'article 3 renverse ce fondement : « le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation », et « nul individu », pas même le roi, n'exerce d'autorité qui n'en émane. L'article 6 fait de la loi « l'expression de la volonté générale », à laquelle les citoyens concourent par leurs représentants : la loi n'est plus la volonté du roi. L'article 16 exige « la séparation des Pouvoirs » et la garantie des droits, faute de quoi une société « n'a point de Constitution » : c'est la condamnation de l'absolutisme. Enfin, l'article 2 reconnaît un droit de « résistance à l'oppression », qui légitime après coup le 14 juillet.

3. L'article 1er affirme que les hommes « naissent et demeurent libres et égaux en droits » et que les distinctions sociales ne peuvent reposer que sur « l'utilité commune », non plus sur la naissance. L'article 6 ouvre à tous les « dignités, places et emplois publics », selon les seuls « vertus » et « talents » : les privilèges de la noblesse dans l'armée ou la magistrature disparaissent. Les articles 10 et 11 protègent la liberté religieuse et d'expression, alors que le catholicisme était religion d'État. L'article 17 fait de la propriété un droit « inviolable et sacré », ce qui protège les biens des individus, et en particulier ceux de la bourgeoisie.

4. Ces principes restent abstraits. La Déclaration ne fixe pas le droit de vote : la Constitution de 1791 le réserve aux « citoyens actifs », hommes payant un impôt minimal, environ 4 millions d'hommes selon l'ordre de grandeur couramment admis. Les femmes sont exclues de la citoyenneté politique : Olympe de Gouges le dénonce en 1791 dans sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. L'esclavage est maintenu dans les colonies jusqu'au 4 février 1794. L'égalité proclamée est donc une égalité en droits civils, qui laisse à l'écart les pauvres, les femmes et les esclaves.

Ce que cette analyse apprend — Relier chaque article cité à ce qu'il abolit, puis confronter le texte à ce qu'il ne dit pas, grâce aux connaissances.

Document 2 — Delacroix, La Liberté guidant le peuple

Moyen

Tableau (huile sur toile) · Eugène Delacroix, Le 28 juillet. La Liberté guidant le peuple, 1830, huile sur toile, 260 × 325 cm, Paris, musée du Louvre. Exposé au Salon de 1831.

Le 25 juillet 1830, Charles X signe les ordonnances de Saint-Cloud qui suspendent la liberté de la presse. Paris se soulève du 27 au 29 juillet : ce sont les Trois Glorieuses, qui chassent le dernier Bourbon et portent Louis-Philippe au pouvoir.

Description. La toile, de grand format, est construite en pyramide. Au sommet, une femme du peuple aux traits idéalisés, pieds nus, la poitrine découverte, coiffée d'un bonnet phrygien, brandit de la main droite un drapeau tricolore et tient de la main gauche un fusil à baïonnette. Elle s'avance vers le spectateur en se retournant vers ceux qui la suivent.

À sa gauche (à droite du tableau), un jeune garçon armé de deux pistolets, une giberne en bandoulière, crie en avançant. À gauche de la toile, un homme en redingote et chapeau haut-de-forme tient un fusil ; à côté de lui, un homme en chemise et béret, armé d'un sabre. Au pied de la Liberté, un homme blessé, vêtu d'une blouse, se redresse et lève les yeux vers elle.

Au premier plan gisent des cadavres : un homme à demi dévêtu à gauche, des soldats de la garde royale à droite, parmi des pavés arrachés, vestiges d'une barricade. À l'arrière-plan, dans la fumée, on distingue les tours de Notre-Dame de Paris, au sommet desquelles flotte un petit drapeau tricolore. Les couleurs bleu, blanc et rouge reviennent dans plusieurs vêtements.

Histoire de l'œuvre. Peint à l'automne 1830, le tableau est exposé au Salon de 1831 puis acheté par l'État ; jugé trop subversif, il est rapidement soustrait à la vue du public et n'entre au Louvre que plusieurs décennies plus tard.

En vous appuyant sur l'analyse de l'œuvre, montrez comment Delacroix représente la révolution de 1830 et quelle vision de la nation il propose.

  1. Présentez l'œuvre et l'événement qu'elle représente.
  2. Identifiez les groupes sociaux représentés. Quelle image de la nation en ressort ?
  3. Relevez les symboles révolutionnaires. À quelle tradition renvoient-ils ?
  4. Pourquoi ce tableau, acheté par le nouveau régime, est-il rapidement retiré de la vue du public ?
Voir la réponse rédigée

1. Il s'agit d'une huile sur toile de très grand format (260 × 325 cm) peinte par Eugène Delacroix, chef de file du romantisme, à l'automne 1830 et exposée au Salon de 1831. Elle représente une scène des Trois Glorieuses, les journées révolutionnaires des 27, 28 et 29 juillet 1830 : le titre précise « le 28 juillet ». Les Parisiens s'y soulèvent contre les ordonnances de Charles X qui suspendent la liberté de la presse et dissolvent la Chambre. La révolution chasse Charles X et donne naissance à la monarchie de Juillet de Louis-Philippe, « roi des Français » depuis le 9 août 1830.

2. Delacroix réunit plusieurs milieux : le bourgeois en redingote et haut-de-forme, l'ouvrier ou l'artisan au sabre et au béret, l'homme en blouse blessé, venu du peuple des faubourgs, et le gamin de Paris armé de pistolets. Toutes les générations et toutes les conditions combattent côte à côte derrière la Liberté. Le peintre donne ainsi l'image d'une nation unie, d'un peuple souverain qui reprend en main son destin, dans la continuité de 1789. Cette unité est en partie idéalisée : la révolution a été faite surtout par les ouvriers et les artisans parisiens, mais elle a profité à la bourgeoisie libérale.

3. La Liberté porte le bonnet phrygien, symbole des esclaves affranchis dans l'Antiquité, repris par les sans-culottes en 1792. Elle brandit le drapeau tricolore, drapeau de la Révolution et de l'Empire, interdit sous la Restauration au profit du drapeau blanc des Bourbons ; il flotte aussi sur Notre-Dame. Son allégorie féminine, sa poitrine nue et son allure antique renvoient à la tradition républicaine de 1792. Le tableau inscrit donc 1830 dans l'héritage de la Révolution française.

4. Le régime de Louis-Philippe se veut libéral mais conservateur : il reste une monarchie, fondée sur le suffrage censitaire (environ 166 000 électeurs en 1831). Le tableau exalte au contraire le peuple en armes, la barricade et des symboles républicains. Au début des années 1830, alors que des émeutes républicaines éclatent à Paris (juin 1832) et que les ouvriers de Lyon se soulèvent (1831, 1834), le pouvoir juge dangereux de montrer une œuvre qui glorifie l'insurrection populaire. L'œuvre révèle ainsi l'écart entre la révolution rêvée par le peuple et le régime qui en est sorti.

Ce que cette analyse apprend — Décrire avant d'interpréter : chaque personnage et chaque symbole identifié devient un argument sur la vision de la nation.

Document 3 — Qui vote en France de 1814 à 1848 ?

Moyen

Tableau statistique construit à partir de textes électoraux · Charte constitutionnelle du 4 juin 1814 (art. 40) ; Charte du 14 août 1830 et loi électorale du 19 avril 1831 ; décret du Gouvernement provisoire du 5 mars 1848. Effectifs d'électeurs et de population arrondis d'après les listes électorales et les recensements, donnés comme ordres de grandeur.

Depuis 1789, les régimes successifs proclament la souveraineté de la nation ou, en 1814, celle du roi, mais tous limitent le corps électoral jusqu'en 1848. La question du droit de vote est au cœur de la campagne des banquets (1847-1848) qui précède la révolution de février.

PériodeTexte de référenceConditions pour être électeurÉlecteurs (ordre de grandeur)Population de la France (ordre de grandeur)
1815-1830 (Restauration)Charte de 1814Homme, 30 ans, payant 300 francs d'impôt directenviron 100 000environ 30 millions
1831 (monarchie de Juillet)Loi du 19 avril 1831Homme, 25 ans, payant 200 francs d'impôt directenviron 166 000environ 32,5 millions
1846 (monarchie de Juillet)Loi du 19 avril 1831Mêmes conditionsenviron 240 000environ 35,4 millions
1848 (IIe République)Décret du 5 mars 1848Homme, 21 ans, résidant dans la commune depuis six moisenviron 9 millionsenviron 35,5 millions

À partir du document, montrez comment évolue la participation des Français à la vie politique entre 1815 et 1848, et expliquez ces évolutions.

  1. Calculez approximativement la part des électeurs dans la population en 1830, 1846 et 1848.
  2. Quel principe fonde le droit de vote de 1815 à 1848 ? Quelle conception de la nation politique traduit-il ?
  3. Pourquoi le corps électoral s'élargit-il légèrement en 1831 ?
  4. Expliquez la rupture de 1848 et ses limites.
Voir la réponse rédigée

1. Sous la Restauration, environ 100 000 électeurs pour 30 millions d'habitants représentent à peu près 0,3 % de la population. En 1846, environ 240 000 électeurs pour 35,4 millions d'habitants, soit moins de 0,7 %. En 1848, environ 9 millions d'électeurs pour 35,5 millions d'habitants, soit environ 25 % de la population, c'est-à-dire la quasi-totalité des hommes adultes. Le corps électoral est multiplié par près de 40 entre 1846 et 1848.

2. De 1815 à 1848, le droit de vote repose sur le cens, montant d'impôt direct payé (300 francs en 1814, 200 francs en 1831). Seuls votent des hommes riches, surtout des propriétaires fonciers. Cette règle traduit l'idée, défendue par les libéraux comme Guizot, que seuls ceux qui possèdent ont l'indépendance et le jugement nécessaires pour choisir les représentants : la nation politique est une élite de notables. C'est une nation de propriétaires, très éloignée de l'égalité proclamée par l'article 1er de la DDHC.

3. Après les Trois Glorieuses (juillet 1830), la monarchie de Juillet révise la Charte (14 août 1830) et vote la loi du 19 avril 1831, qui abaisse le cens de 300 à 200 francs et l'âge de 30 à 25 ans. Le régime de Louis-Philippe, issu d'une révolution libérale, veut élargir sa base à la bourgeoisie moyenne. L'élargissement reste très limité : il fait passer le corps électoral d'environ 100 000 à 166 000 hommes, puis la croissance économique le porte vers 240 000 en 1846. Le refus du gouvernement Guizot d'abaisser encore le cens nourrit la campagne des banquets de 1847.

4. La révolution de février 1848 renverse Louis-Philippe ; le Gouvernement provisoire, dès le 5 mars, instaure le suffrage universel masculin : tout homme de 21 ans résidant depuis six mois dans sa commune peut voter, sans condition de fortune. La nation politique coïncide enfin avec l'ensemble des hommes adultes : environ 9 millions votent le 23 avril 1848 pour élire l'Assemblée constituante. Mais la rupture a des limites : les femmes, la moitié de la population, restent exclues jusqu'en 1944, et la majorité conservatrice élue en 1848 restreint déjà le suffrage par la loi du 31 mai 1850, qui exclut environ 3 millions d'électeurs.

Ce que cette analyse apprend — Transformer des chiffres bruts en proportions, puis expliquer chaque changement par une date et un acteur.

Document 4 — Sieyès, Qu'est-ce que le Tiers état ?

Difficile

Pamphlet politique (document d'époque) · Emmanuel-Joseph Sieyès, Qu'est-ce que le Tiers état ?, brochure publiée sans nom d'auteur, Paris, janvier 1789 (extraits de l'introduction et des chapitres I et V).

Louis XVI a convoqué les États généraux pour le printemps 1789 ; on débat du nombre de députés du tiers et du vote par ordre ou par tête. Sieyès, prêtre (vicaire général de Chartres), publie cette brochure qui connaît un succès immense, puis se fait élire député du tiers état de Paris.

« Le plan de cet écrit est assez simple. Nous avons trois questions à nous faire. 1° Qu'est-ce que le Tiers état ? Tout. 2° Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique ? Rien. 3° Que demande-t-il ? À y devenir quelque chose. [...]

Qui donc oserait dire que le Tiers état n'a pas en lui tout ce qu'il faut pour former une nation complète ? Il est l'homme fort et robuste dont un bras est encore enchaîné. Si l'on ôtait l'ordre privilégié, la nation ne serait pas quelque chose de moins, mais quelque chose de plus. Ainsi, qu'est-ce que le Tiers ? Tout, mais un tout entravé et opprimé. Que serait-il sans l'ordre privilégié ? Tout, mais un tout libre et florissant. Rien ne peut aller sans lui, tout irait infiniment mieux sans les autres. [...]

Qu'est-ce qu'une nation ? Un corps d'associés vivant sous une loi commune et représentés par la même législature. N'est-il pas trop certain que l'ordre noble a des privilèges, des dispenses, même des droits séparés des droits du grand corps des citoyens ? Il sort par là de l'ordre commun, de la loi commune. [...] Le Tiers embrasse donc tout ce qui appartient à la nation ; et tout ce qui n'est pas le Tiers ne peut pas se regarder comme étant de la nation. Qu'est-ce que le Tiers ? Tout. [...]

La nation existe avant tout, elle est l'origine de tout. Sa volonté est toujours légale, elle est la loi elle-même. »

En analysant ce document, montrez comment Sieyès définit la nation et en quoi cette définition prépare les ruptures de 1789.

  1. Présentez le document en soulignant le paradoxe de son auteur.
  2. Comment Sieyès définit-il la nation ? Sur quoi repose l'appartenance à la nation ?
  3. Pourquoi, selon lui, les privilégiés s'excluent-ils eux-mêmes de la nation ?
  4. Montrez que ce texte annonce les décisions de l'été 1789.
  5. En quoi cette définition de la nation diffère-t-elle de celle qui se développe en Allemagne au début du XIXe siècle ?
Voir la réponse rédigée

1. Ce document est un extrait d'un pamphlet, Qu'est-ce que le Tiers état ?, publié anonymement à Paris en janvier 1789 par l'abbé Emmanuel-Joseph Sieyès, alors que les Français préparent les élections aux États généraux convoqués par Louis XVI. Le paradoxe tient à l'auteur : Sieyès appartient au premier ordre, le clergé, mais il prend la défense du tiers état et attaque les privilèges. Le texte s'adresse à l'opinion publique éclairée et vise à peser sur le débat sur le vote par tête.

2. Sieyès donne une définition politique et juridique : la nation est « un corps d'associés vivant sous une loi commune et représentés par la même législature ». Trois critères la fondent : l'association volontaire (les « associés »), l'égalité devant une même loi (« loi commune »), et une représentation unique (« la même législature »). Il ne mentionne ni la langue, ni la religion, ni l'origine. On appartient à la nation parce qu'on accepte la loi commune et qu'on participe au travail de la société, dont le tiers, qui produit tout, est l'« homme fort et robuste ».

3. Les privilégiés disposent de « privilèges », de « dispenses » et de « droits séparés » : ils ne vivent pas sous la loi commune. Selon la définition précédente, ils « sortent de l'ordre commun » et forment un corps à part. Sieyès en tire une conclusion radicale : « tout ce qui n'est pas le Tiers ne peut pas se regarder comme étant de la nation ». Sans eux, la nation serait même « quelque chose de plus ». Ce ne sont donc pas les individus nobles qui sont exclus, mais le privilège : un noble qui renonce à ses privilèges rejoint la nation.

4. Le texte annonce les ruptures de 1789. Puisque le tiers est « tout », ses députés peuvent parler au nom de la nation entière : c'est ce qu'ils font le 17 juin 1789 en se proclamant Assemblée nationale, sur une motion de Sieyès lui-même. Puisque la nation « existe avant tout » et que « sa volonté est toujours légale », elle peut se donner une constitution sans le roi : c'est le sens du serment du Jeu de paume (20 juin) et de l'article 3 de la DDHC (26 août). Enfin, l'exigence d'une loi commune conduit à l'abolition des privilèges dans la nuit du 4 août.

5. En Allemagne, face à l'occupation napoléonienne, Fichte, dans ses Discours à la nation allemande (Berlin, 1807-1808), et avant lui Herder, définissent la nation par la langue, la culture et l'histoire partagées, héritées et non choisies. Cette nation existe avant l'État et peut réclamer d'en former un : elle fonde les mouvements nationaux allemand et italien. La nation de Sieyès, au contraire, est un contrat entre citoyens égaux : elle pourrait accueillir des hommes de langues différentes. Ces deux conceptions coexistent au XIXe siècle et se heurtent quand, en 1848, chaque peuple revendique son État.

Ce que cette analyse apprend — Définir la notion à partir des mots exacts du texte, puis montrer comment une idée devient un acte politique daté.

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