Le ne… que impose de discuter une réduction : la forêt servirait uniquement d’image pour dire un état d’âme, selon la tradition du paysage-état d’âme. Or le recueil accorde au vivant une existence propre, une durée et une menace qui ne se laissent pas ramener au moi.
La forêt de Dorion est-elle l’image d’une vie intérieure, ou une réalité qui oblige au contraire le moi à sortir de lui-même ?
Le plan en trois parties
La forêt donne bien une langue à l’intime
- La superposition de l’écorce et de la peau permet de dire la fragilité du sujet sans jamais nommer un sentiment.poèmes assimilant l’écorce et la peau, section I
- Le lieu d’enfance, reconstitué par ses éléments matériels, restitue une histoire personnelle sans confidence ni récit.poèmes de la maison d’enfance, section II
- Le lexique des blessures de l’arbre — entaille, nœud — sert à décrire le corps atteint : l’image est bien le véhicule de l’intime.poèmes du corps atteint, section II
Mais le vivant résiste à cette appropriation
- La confrontation entre la durée brève d’une vie et la durée très longue des arbres décentre le sujet au lieu de le refléter.poèmes confrontant la durée humaine et la durée des arbres, section III
- La chute d’un arbre est traitée comme un événement en soi, avec sa trouée et son silence propres, non comme le symbole d’un deuil humain.poème de l’arbre abattu, section III
- La destruction des milieux engage une réalité extérieure — feux, équilibres rompus — qu’aucune lecture psychologique n’épuise.poèmes de la destruction des milieux, section III
Le recueil abolit moins la frontière qu’il ne la rend indécidable
- Le lexique ordinaire, fait de noms concrets du paysage et du corps, empêche de décider si l’on parle d’un arbre ou d’un homme.lexique concret et ordinaire du recueil
- L’absence de ponctuation laisse les groupes se rattacher à ce qui précède ou à ce qui suit : la syntaxe elle-même refuse de trancher.dispositif typographique : absence de ponctuation et de majuscules
- Le titre de la troisième section applique au temps le mot du bruit des feuilles : l’intime et le monde partagent désormais le même vocabulaire.titre de la section III, « Le bruissement du temps »
Si la métaphore suppose deux termes distincts, comment nommer une écriture où l’un des deux termes ne se laisse plus isoler ?