Fondements de l'obligation morale : de Kant à la morale contemporaine (programme Terminale — La morale et la politique)
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Dégagez la thèse, analysez le mouvement de l'argumentation, puis discutez les enjeux et les limites.
Lisez l'extrait suivant et répondez à la consigne.
« Entre la première morale et la seconde il y a toute la distance du repos au mouvement. La première est censée immuable. Si elle change, elle oublie aussitôt qu'elle a changé, ou ne s'avoue pas le changement. La forme qu'elle présente à un moment donné se donne pour la forme définitive. Mais la seconde est un élan, une exigence de mouvement ; elle est mobilité par essence. […] L'une est infra-intellectuelle ; l'autre est supra-intellectuelle. La première est due à des pressions que la société exerce sur l'individu ; la seconde résulte d'aspirations que certaines personnalités privilégiées nous ont communiquées. »
Henri Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion, chapitre I, 1932.
Dégagez la thèse du texte, analysez la structure de son argumentation, puis examinez ses enjeux et ses limites.
Exercice 1 — La morale doit-elle se soucier des conséquences de nos actes ?
Analyse du sujet. « Se soucier des conséquences » oppose deux modèles : une morale du mobile et de la règle (déontologie) et une morale des résultats (conséquentialisme). Le « doit-elle » porte sur ce qui définit une action vraiment morale : son intention ou ses effets. Le sujet ne demande pas si les conséquences existent, mais si elles doivent entrer dans le jugement moral.
Problématique. La valeur morale d'un acte tient-elle entièrement à son mobile, indépendamment de ce qu'il produit, ou bien une morale responsable doit-elle intégrer les conséquences prévisibles de l'action ?
I. La morale ne doit pas dépendre des conséquences (Kant).
— La valeur morale tient au mobile : seul l'acte accompli par devoir, par pur respect de la loi, est bon ; les résultats échappent en partie à notre volonté.
— L'impératif catégorique commande inconditionnellement : « ne mens pas » vaut quelles qu'en soient les suites.
— Faire dépendre la morale des conséquences, c'est tomber dans l'hétéronomie et risquer de justifier l'injustice (sacrifier un innocent pour un bon bilan).
II. Une morale qui ignore les conséquences est irresponsable (utilitarisme, Weber).
— Mill et Bentham : la valeur d'un acte se mesure au bonheur qu'il produit ; ignorer les effets, c'est se désintéresser du bien réel des hommes.
— Weber oppose à l'éthique de conviction une éthique de responsabilité : l'homme politique doit répondre des effets prévisibles de ses décisions.
— Une « bonne intention » aux effets catastrophiques (le fanatisme du juste) montre les dangers d'une morale purement formelle.
III. Articuler mobile et conséquences : vers une responsabilité élargie (Jonas).
— Jonas reformule l'impératif pour intégrer les effets à long terme et les générations futures : la morale contemporaine ne peut ignorer la puissance de nos techniques.
— On peut tenir ensemble le respect inconditionnel de la dignité (Kant) et la prise en compte lucide des conséquences (responsabilité) : refuser certains actes par principe, mais peser les effets dans le champ du permis.
— La sagesse morale consiste à ne sacrifier ni la règle au calcul, ni le réel au principe.
Ouverture. Si la responsabilité s'étend désormais à l'avenir de l'humanité, la morale ne devient-elle pas indissociable d'une réflexion politique et écologique sur nos pouvoirs collectifs ?
Exercice 2 — Sommes-nous responsables de tous nos actes ?
Analyse du sujet. « Responsable » signifie devoir répondre de ses actes, en assumer les conséquences morales et juridiques ; cela suppose liberté et conscience. « Tous nos actes » : le sujet teste les limites de la responsabilité (actes involontaires, déterminés, inconscients). Enjeu : jusqu'où s'étend l'imputation morale ?
Problématique. La responsabilité s'étend-elle à l'ensemble de nos actes parce que nous sommes libres, ou bien certains de nos actes échappent-ils à notre maîtrise au point de suspendre toute imputation ?
I. Être un sujet libre, c'est être responsable de ses actes.
— Kant : en tant qu'être raisonnable et autonome, l'homme est l'auteur de ses maximes ; la responsabilité est la contrepartie de la liberté morale.
— Sartre : l'homme est « condamné à être libre » ; il ne peut se décharger de ses choix sur les circonstances sans tomber dans la mauvaise foi.
— Le droit et la morale supposent un sujet imputable : sans responsabilité, ni reproche, ni mérite, ni justice ne sont possibles.
II. Certains actes échappent à notre maîtrise.
— Freud : l'inconscient (actes manqués, pulsions) détermine des conduites que la conscience n'a pas choisies ; la responsabilité totale devient problématique.
— Le déterminisme (social, biologique) : l'éducation, le milieu, les passions pèsent sur nos actes — Spinoza : on se croit libre parce qu'on ignore les causes qui nous déterminent.
— Le droit reconnaît lui-même des limites : la contrainte, la démence, l'ignorance invincible atténuent ou suppriment la responsabilité.
III. La responsabilité comme exigence et comme conquête.
— Distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n'en dépend pas (stoïcisme) : on n'est pas responsable de tout, mais de l'usage de notre volonté.
— Prendre conscience des déterminismes (psychanalyse) élargit la marge de liberté et donc de responsabilité : se connaître pour mieux répondre de soi.
— L'éthique de la responsabilité (Jonas, Weber) déplace la question : il s'agit moins de culpabiliser sur le passé que d'assumer par avance les effets de nos pouvoirs.
Ouverture. Si la responsabilité se conquiert plutôt qu'elle ne se constate, l'éducation morale n'a-t-elle pas pour tâche de rendre l'homme toujours plus capable de répondre de ses actes ?
Exercice 3 — Peut-on fonder la morale sur la recherche du bonheur ?
Analyse du sujet. « Fonder » signifie donner pour principe ou pour base. Le sujet demande si la recherche du bonheur peut servir de fondement à la morale, c'est-à-dire de critère de ce qu'il faut faire. Il faut distinguer le bonheur (état durable d'épanouissement) du plaisir, et la morale (ce qui oblige) de la simple recherche de satisfaction.
Problématique. Le bonheur peut-il fonder l'obligation morale, ou bien une morale fondée sur le bonheur perd-elle son caractère inconditionnel et désintéressé ?
I. La morale peut se fonder sur le bonheur (eudémonisme, utilitarisme).
— Aristote : toute action vise une fin, et la fin ultime est l'eudaimonia ; la vertu est ce qui mène à une vie bonne et heureuse. Morale et bonheur coïncident.
— Bentham et Mill : l'utilitarisme fait du « plus grand bonheur du plus grand nombre » le principe même du bien ; la morale a explicitement le bonheur pour but.
— Une morale qui ignorerait le bonheur humain semblerait inhumaine et abstraite.
II. La morale ne peut se fonder sur le bonheur (Kant).
— Fonder la morale sur le bonheur, c'est la rendre hétéronome : on agit pour obtenir un avantage (le bonheur), non par pur devoir.
— Le bonheur est subjectif et variable : il ne peut donner une règle universelle et nécessaire. Chacun met son bonheur en des choses différentes.
— Certains devoirs s'imposent contre notre bonheur (dire une vérité douloureuse, résister à l'injustice) : la morale est parfois exigence de sacrifice.
III. Articuler devoir et bonheur sans confondre leurs fondements.
— Kant : le bonheur n'est pas le fondement mais peut être l'horizon ; dans le Souverain Bien, vertu et bonheur proportionné s'accordent comme idéal régulateur.
— Stoïcisme : ce n'est pas le bonheur qui fonde le devoir, mais l'accomplissement du devoir qui procure le seul bonheur véritable, celui qui dépend de nous.
— On peut tenir que la morale a son fondement propre (la raison, la dignité) tout en reconnaissant que bien agir contribue à un bonheur authentique.
Ouverture. Si le bonheur ne peut fonder seul la morale, la vraie question n'est-elle pas celle d'une vie à la fois juste et digne d'être vécue, où l'on n'a pas à choisir entre être bon et être heureux ?
Exercice 4 — Explication de texte — Henri Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion
Thèse. Bergson distingue deux sources, et donc deux formes, de la morale : une morale close, faite de pressions sociales, fixe et conservatrice, qui maintient la cohésion du groupe ; et une morale ouverte, faite d'aspiration et d'élan, mobile et créatrice, qui élargit la morale au-delà des frontières du groupe et que nous transmettent quelques grandes personnalités morales. La morale n'a donc pas une origine unique : elle oscille entre la contrainte du groupe et l'appel de l'idéal.
Structure de l'argumentation.
1. Une opposition fondatrice : la distance « du repos au mouvement » sépare les deux morales.
2. Caractérisation de la première : immuable, ou se croyant telle ; elle prend la forme du moment pour une forme définitive (elle est statique et se masque ses propres changements).
3. Caractérisation de la seconde : élan, exigence de mouvement, mobilité par essence.
4. Le partage décisif des sources : l'une est « infra-intellectuelle » (pression sociale subie, en deçà de la réflexion) ; l'autre est « supra-intellectuelle » (aspiration communiquée par des personnalités privilégiées, au-delà du calcul).
Enjeux philosophiques.
— Bergson conteste l'idée d'une morale unique et purement rationnelle (Kant) : la morale courante repose largement sur l'habitude et la pression sociale, non sur la raison libre. Il rejoint sur ce point l'analyse sociologique de la conscience comme intériorisation des normes (Durkheim).
— Mais il refuse de réduire la morale à la seule pression : l'existence de la morale ouverte montre une dimension d'aspiration, d'élan créateur, irréductible à la conservation du groupe.
— Le texte éclaire ainsi le débat du programme entre la conscience morale comme construction sociale (close) et comme dépassement (ouverte), et la question du progrès moral.
Limites et discussions.
— On peut objecter, avec Kant, que faire reposer la morale ouverte sur l'émotion et l'exemple de quelques « personnalités privilégiées » manque de fondement rationnel universel : qu'est-ce qui garantit la valeur de l'élan ?
— Le rôle des « personnalités privilégiées » peut sembler élitiste et flou : comment distinguer le réformateur moral du fanatique entraînant les foules ?
— Enfin, l'opposition tranchée du clos et de l'ouvert peut être nuancée : les institutions (Sittlichkeit hégélienne) ne sont pas que pression, elles peuvent aussi porter et transmettre l'aspiration morale.
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