Thème 3 — Faire la France depuis 1945 : flux migratoires, intégration et identité nationale
Avant d'analyser l'histoire de l'immigration en France, il est indispensable de maîtriser les distinctions conceptuelles.
En 2023, la France compte environ 6,8 millions d'immigrés (soit ~10 % de la population), dont la moitié a acquis la nationalité française. Les étrangers représentent environ 8 % de la population.
La France est historiquement l'un des premiers pays d'immigration en Europe, bien avant les États-Unis.
Fin XIXe – début XXe siècle : la révolution industrielle crée des besoins massifs de main-d'œuvre. Des Belges, Italiens et Espagnols s'installent dans les bassins miniers (Nord-Pas-de-Calais), les villes industrielles et l'agriculture du Midi. La loi du 26 juin 1889 facilite la naturalisation par le droit du sol : tout enfant né en France d'un parent étranger est français à sa majorité.
Première Guerre mondiale : pour compenser les pertes humaines et répondre aux besoins de l'effort de guerre, l'État organise le recrutement de travailleurs coloniaux (Algériens, Sénégalais, Indochinois) et d'Européens (Espagnols, Portugais). Environ 600 000 travailleurs koloniaux et étrangers participent à la production de guerre.
Entre-deux-guerres (années 1920-1930) : la France compte la plus forte proportion d'étrangers d'Europe (plus de 7 % en 1931). Les Polonais arrivent en masse dans les mines du Nord et de Lorraine, les Italiens fuyant le fascisme s'installent dans le Sud-Est, les Russes blancs après la révolution bolchévique. La crise de 1929 provoque des tensions et des mesures de renvoi des travailleurs étrangers.
La reconstruction et la croissance économique exceptionnelle des Trente Glorieuses (expression de Jean Fourastié, 1979) créent une demande intense de main-d'œuvre que la France ne peut satisfaire seule.
L'organisation de l'immigration : l'ONI (Office National d'Immigration, créé en 1945) est chargé du recrutement de travailleurs étrangers. Des accords bilatéraux sont signés avec l'Italie (1946), l'Espagne et le Portugal (années 1960), le Maroc (1963), la Tunisie (1963), l'Algérie (1964). Ces travailleurs sont perçus comme temporaires : ils viennent seuls (essentiellement des hommes), logés dans des foyers ou bidonvilles (comme celui de Nanterre), et sont censés repartir une fois la mission accomplie.
La spécificité algérienne : entre 1947 et 1962, les Algériens sont des « sujets français » pouvant circuler librement entre l'Algérie et la métropole. Après l'indépendance (1962), des accords d'Évian puis l'accord franco-algérien de 1968 maintiennent une relative liberté de circulation. La communauté algérienne reste la première communauté d'immigrés jusqu'à aujourd'hui.
Les conditions de vie : les immigrés occupent les emplois les plus pénibles et les moins qualifiés : mines, BTP, industrie automobile (Renault, Citroën). La Sonacotra (Société Nationale de Construction de Logements pour les Travailleurs) gère les foyers. Les conditions sanitaires et sociales sont très précaires.
Le choc pétrolier de 1973 et la crise économique qui s'ensuit marquent un tournant radical dans la politique migratoire française.
La suspension de l'immigration de travail (juillet 1974) : le gouvernement Giscard d'Estaing-Chirac décide de suspendre l'immigration de main-d'œuvre non qualifiée par circulaire ministérielle. L'objectif affiché est de protéger les travailleurs français face au chômage croissant.
Le regroupement familial : reconnu par le Conseil d'État (1978) puis légalement encadré par la loi Bonnet (1980), il permet aux étrangers résidant légalement en France de faire venir leur famille. C'est désormais le principal vecteur d'immigration légale. La structure de la population immigrée se féminise et se diversifie : des femmes et des enfants rejoignent les hommes déjà installés.
L'émergence de la « seconde génération » : nés en France ou arrivés enfants, les enfants d'immigrés forment une génération nouvelle confrontée à une double appartenance culturelle. Ils sont automatiquement français (droit du sol) ou peuvent le devenir. La loi du 9 octobre 1981 facilite les droits des associations étrangères et marque un tournant libéral.
Les politiques de retour aidé : le « million Stoleru » (1977-1980, du nom du secrétaire d'État Lionel Stoleru) tente d'inciter financièrement les immigrés à rentrer dans leur pays d'origine. Cette politique est largement un échec : peu de départs, tensions sociales accrues.
La France a développé un modèle spécifique d'intégration, fondé sur les valeurs républicaines, qui se distingue du multiculturalisme anglo-saxon.
Les étapes institutionnelles :
La question du « communautarisme » : le modèle français refuse la reconnaissance officielle des « communautés » et interdit les statistiques ethniques dans les recensements. Cela nourrit un débat récurrent sur la capacité réelle du modèle à favoriser l'égalité des chances.
L'immigration est l'un des sujets les plus débattus dans la société française contemporaine, à la croisée des questions identitaires, économiques et humanitaires.
La montée du Front National et la politisation de l'immigration : depuis les années 1980, l'immigration devient un enjeu électoral majeur. La percée du Front National aux élections européennes de 1984 (10,9 % des voix) marque l'entrée de la question migratoire dans le débat politique. Le FN (devenu RN en 2018) place l'immigration au cœur de son discours sur l'identité nationale.
SOS Racisme et le mouvement associatif : en réaction, des associations antiracistes émergent. SOS Racisme est fondée en 1984 par Harlem Désir, avec le célèbre badge « Touche pas à mon pote ». La « Marche pour l'égalité et contre le racisme » (1983), dite « Marche des Beurs », est le premier grand mouvement de la génération issue de l'immigration maghrébine.
Les discriminations et l'enjeu de l'égalité : malgré le modèle républicain, des discriminations persistantes sont documentées dans l'emploi, le logement et les contrôles policiers. La notion de « discrimination à raison de l'origine » est reconnue par la loi. La Halde (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l'Égalité), créée en 2004, puis le Défenseur des droits (depuis 2011) traitent ces cas.
L'immigration dans le contexte européen : les accords de Schengen (1985, entrée en vigueur 1995) suppriment les contrôles aux frontières intérieures de l'UE mais renforcent les frontières extérieures. La crise des réfugiés de 2015 (plus d'un million de demandeurs d'asile en Europe) relance les débats sur le droit d'asile et la solidarité européenne.
Pour maîtriser ce chapitre, il est essentiel de mémoriser les grandes dates et de comprendre les ruptures et continuités de l'histoire migratoire française.
| Période | Type d'immigration dominant | Origines principales |
|---|---|---|
| Avant 1914 | Économique (industrie) | Belgique, Italie, Espagne |
| 1919-1939 | Économique + refuge politique | Pologne, Italie, Russie, Espagne |
| 1945-1974 | Économique (Trente Glorieuses) | Portugal, Algérie, Maroc, Tunisie |
| Depuis 1974 | Familiale + humanitaire | Afrique subsaharienne, Asie, Europe de l'Est |
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