Maîtriser l'art de la dissertation — de l'analyse du sujet au devoir rédigé (programme de Terminale)
Évaluation complète de fin de chapitre, tout en niveau difficile. Travaille seul et sans aide, puis vérifie tes réponses avec le corrigé détaillé dépliable en bas de page.
Dégagez la thèse, analysez le mouvement de l'argumentation, puis discutez les enjeux et les limites.
Lisez l'extrait suivant et répondez à la consigne.
« Plaisante justice qu'une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà. […] On ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence ; un méridien décide de la vérité. […] Plaisante justice qui change de bornes ! Ce qui est vérité d'un côté des Pyrénées est erreur de l'autre. »
Blaise Pascal, Pensées, fragment 60 (éd. Lafuma), publié à titre posthume en 1670.
Dégagez la thèse du texte, analysez la structure de son argumentation, puis examinez ses enjeux et ses limites.
Exercice 1 — L'expérience est-elle la seule source de nos connaissances ?
Analyse du sujet. « Expérience » : contact sensible avec le réel, perception et observation. « Seule source » : le sujet demande si l'expérience est l'unique origine de la connaissance, ce qui présuppose qu'elle en est une source. « Connaissances » : savoirs justifiés et vrais, distincts de la simple croyance.
Problématique. Toute connaissance semble venir des sens, puisque rien ne nous est donné sans expérience ; mais si l'expérience suffisait, comment expliquer les vérités universelles et nécessaires (mathématiques) que l'expérience, toujours particulière, ne peut fonder ? L'expérience est-elle l'unique source du savoir, ou suppose-t-elle aussi des principes que l'esprit apporte ?
I. L'expérience semble bien la seule source de la connaissance.
— L'empirisme (Locke) : l'esprit est une « table rase », rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens ; toutes nos idées dérivent de l'expérience.
— Hume : même la causalité n'est qu'une habitude née de la répétition d'expériences ; il n'y a pas de connaissance innée.
— La science moderne (Bacon, méthode expérimentale) fonde le savoir sur l'observation et l'expérimentation, contre les spéculations a priori.
II. Mais l'expérience seule ne suffit pas à constituer une connaissance.
— Les vérités mathématiques sont universelles et nécessaires, alors que l'expérience n'offre que des cas particuliers et contingents (Platon, le savoir comme réminiscence ; Descartes, les idées claires et distinctes).
— Kant : il faut des formes a priori (espace, temps, catégories de l'entendement) pour que l'expérience elle-même soit possible et ordonnée — « des intuitions sans concepts sont aveugles ».
— L'observation est toujours guidée par une théorie : on ne perçoit des « faits » qu'à la lumière d'hypothèses (Bachelard, Popper).
III. L'expérience est la matière de la connaissance, la raison en est la forme.
— Kant opère la synthèse : « des concepts sans intuitions sont vides, des intuitions sans concepts sont aveugles » ; toute connaissance commence avec l'expérience mais ne dérive pas toute de l'expérience.
— La connaissance scientifique articule expérimentation et construction rationnelle : l'expérience confirme ou réfute des hypothèses élaborées par la raison.
— La distinction « source » / « condition » : l'expérience déclenche la connaissance (source d'éveil) sans en être l'unique fondement.
Ouverture. Si la connaissance suppose à la fois expérience et raison, on peut se demander si certains domaines (la morale, la métaphysique) échappent à l'expérience tout en prétendant au statut de savoir — ce qui rouvre la question des limites de la connaissance.
Exercice 2 — Peut-on reprocher à quelqu'un d'être ce qu'il est ?
Analyse du sujet. « Reprocher » suppose un jugement moral et la responsabilité de l'intéressé. « Ce qu'il est » désigne l'être, la nature ou le caractère d'une personne, par opposition à ce qu'elle fait. Le sujet oppose donc l'être (apparemment subi) et l'agir (choisi) : peut-on être tenu pour responsable de son être même ?
Problématique. On ne reproche d'ordinaire que des actes libres, non une nature qu'on n'a pas choisie. Pourtant, nous jugeons couramment des caractères (« il est lâche, il est égoïste »). Peut-on légitimement faire grief à quelqu'un de son être, ou bien tout reproche ne porte-t-il que sur ce qu'il a choisi de faire ?
I. On ne peut reprocher à quelqu'un que ses actes, non son être.
— La responsabilité suppose la liberté : on ne répond que de ce qu'on a choisi, non de ce qu'on subit (naissance, tempérament, conditions sociales).
— Le déterminisme (Spinoza) invite à comprendre plutôt qu'à blâmer : si l'on connaissait les causes qui font un homme, on cesserait de lui en vouloir d'être ainsi.
— Le droit lui-même ne punit pas un état (être pauvre, malade) mais des actes commis avec discernement.
II. Mais nous tenons l'individu pour responsable de ce qu'il est.
— Sartre : « l'existence précède l'essence » ; l'homme n'a pas de nature donnée, il se fait par ses choix. Ce qu'il « est » est le résultat de ses actes : la « mauvaise foi » consiste justement à se réfugier derrière une prétendue nature pour fuir sa responsabilité.
— Aristote : le caractère (l'êthos) se forge par l'habitude et la répétition d'actes ; on devient juste en faisant des actes justes. On est donc en partie l'auteur de son caractère.
— Reprocher à quelqu'un sa lâcheté, c'est lui reprocher de s'être laissé devenir lâche.
III. Distinguer ce qui dépend de nous de ce qui ne dépend pas de nous.
— Épictète : il faut séparer ce qui est en notre pouvoir (nos jugements, nos choix) de ce qui n'en est pas (le corps, la naissance). Le reproche n'est légitime que sur le premier domaine.
— On peut donc reprocher à quelqu'un l'usage qu'il fait de ce qu'il est, non ce qu'il est par pure facticité : non d'avoir tel tempérament, mais de ne rien faire pour le travailler.
— Le reproche garde une fonction : il suppose et appelle la liberté de l'autre, en le tenant pour capable de changer.
Ouverture. Si l'on devient responsable de ce qu'on fait de soi, la question se déplace vers l'éducation : dans quelle mesure pouvons-nous être tenus pour responsables d'un être façonné par des conditions sociales que nous n'avons pas choisies ?
Exercice 3 — L'État doit-il tout permettre ?
Analyse du sujet. « L'État » : l'institution qui détient le pouvoir politique et le monopole de la contrainte légitime. « Tout permettre » : autoriser sans limite les conduites des individus. « Doit-il » : question normative sur le rôle légitime de l'État. Le sujet oppose la liberté individuelle et l'autorité régulatrice.
Problématique. Au nom de la liberté, on pourrait souhaiter que l'État laisse tout faire ; mais une permission totale ne ruine-t-elle pas la liberté qu'elle prétend servir, en livrant les faibles aux forts ? L'État doit-il tout permettre, ou bien sa fonction est-elle au contraire de limiter pour garantir la liberté de tous ?
I. L'État ne devrait pas interdire, au nom de la liberté.
— La liberté individuelle est première : tout interdit est une atteinte à l'autonomie des personnes (libéralisme).
— Mill (De la liberté) : l'État ne peut légitimement contraindre un individu que pour empêcher qu'il ne nuise à autrui, jamais « pour son propre bien ».
— Un État qui prétend tout régler glisse vers le paternalisme, voire le totalitarisme (« despotisme doux » dénoncé par Tocqueville).
II. Mais un État qui permet tout se nie lui-même.
— Hobbes : sans interdits et sans contrainte, c'est l'état de nature, « guerre de tous contre tous » ; l'État existe précisément pour garantir la paix par la loi.
— Tout permettre, c'est permettre le crime, la violence, l'oppression du faible par le fort : la liberté de l'un finirait la liberté de l'autre.
— Rousseau : la loi commune, expression de la volonté générale, n'aliène pas la liberté mais la fonde ; l'interdit légitime protège la liberté civile.
III. L'État doit limiter pour garantir, selon le critère du droit d'autrui.
— Le bon critère n'est pas « tout / rien permettre », mais le principe : ma liberté s'arrête où commence celle d'autrui. L'État garantit la coexistence des libertés.
— Kant : le droit est l'ensemble des conditions sous lesquelles la liberté de chacun peut s'accorder avec celle de tous selon une loi universelle.
— La limite légitime de l'État est elle-même limitée : l'État de droit se soumet à la loi et aux droits fondamentaux, pour ne pas devenir arbitraire.
Ouverture. Reste à savoir qui fixe la frontière entre ce qui doit être permis et ce qui doit être interdit : la question renvoie au problème de la légitimité démocratique et au contrôle du pouvoir par les citoyens.
Exercice 4 — Explication de texte — Pascal, Pensées
Thèse. Pascal soutient que la justice des hommes, loin d'être universelle, est relative : ce qui est tenu pour juste varie selon les pays, les époques et les frontières. Il dénonce ainsi l'illusion d'une justice positive qui prétendrait être fondée en nature alors qu'elle change avec la géographie.
Structure de l'argumentation.
1. Une exclamation ironique inaugurale (« Plaisante justice qu'une rivière borne ! ») pose le scandale : une simple frontière naturelle suffit à changer le juste en injuste.
2. Des exemples qui généralisent le constat : « vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà », « trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence ». L'accumulation montre l'ampleur de la relativité.
3. La reprise de l'exclamation (« Plaisante justice qui change de bornes ! ») referme le fragment en martelant le paradoxe : une justice digne de ce nom ne devrait pas dépendre d'un méridien.
Enjeux philosophiques.
— Pascal met au jour le caractère conventionnel des lois positives : elles relèvent de la coutume et de la force, non d'une raison universelle. Cela rejoint le scepticisme de Montaigne sur la diversité des mœurs.
— Le texte ne nie pas toute justice : il dénonce l'illusion d'une justice humaine naturelle, ce qui invite à distinguer la justice idéale (en droit) et le droit positif (en fait).
— Il pose le problème de l'obéissance : si les lois sont arbitraires, pourquoi leur obéir ? Pascal répondra par l'ordre et la paix sociale, non par leur prétendue justice.
Limites et discussions.
— On peut objecter, avec la tradition du droit naturel (Cicéron, Locke) et la Déclaration des droits de l'homme, qu'il existe des principes de justice universels au-delà des conventions (dignité, droits fondamentaux).
— Rawls montre qu'une procédure rationnelle (le « voile d'ignorance ») permet de dégager des principes de justice valables pour tous, échappant à la pure relativité.
— Enfin, le constat de la diversité des lois ne prouve pas qu'aucune justice universelle ne soit pensable : la variété des opinions sur le vrai n'abolit pas la vérité ; c'est passer indûment du fait (les lois diffèrent) au droit (il n'y a pas de justice universelle).
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