Maîtriser l'art de la dissertation — de l'analyse du sujet au devoir rédigé (programme de Terminale)
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Texte :
« Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. […] Il y a donc un seul impératif catégorique, le voici : Agis seulement d'après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle de la nature. »
Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785, 2e section (trad. V. Delbos)
Expliquez ce texte. Vous montrerez comment Kant définit l'impératif catégorique, ce qui le distingue des impératifs hypothétiques, et vous discuterez les enjeux et les limites de cette conception de la morale.
Exercice 1 — La raison peut-elle fonder la morale ?
Analyse du sujet. Raison : faculté de penser selon des principes universels, capable de formuler des lois. Fonder : donner un fondement solide, une justification rationnelle. Morale : ensemble de règles et de valeurs qui orientent l'action selon le bien. La tension : la raison est universelle mais abstraite — suffit-elle pour nous dire quoi faire, ou faut-il aussi les émotions, la tradition, Dieu ?
Problématique. Si la morale doit valoir pour tous, il semble naturel qu'elle repose sur la raison, faculté universelle. Mais Hume objecte que la raison seule ne peut motiver l'action : c'est la passion qui meut la volonté. Dès lors, la raison peut-elle fonder la morale ou seulement l'éclairer ?
Plan détaillé.
I. La raison est le seul fondement solide de la morale. 1. La morale doit être universelle : seule la raison, commune à tous les hommes, peut produire des principes universels (Kant, impératif catégorique). 2. La raison permet de dépasser les intérêts particuliers et les préjugés culturels (contrat social de Rousseau fondé sur la raison générale). 3. La raison permet d'autonomie : obéir à la loi que l'on se donne est la seule liberté véritable (Kant, autonomie vs hétéronomie).
II. La raison seule est insuffisante pour fonder la morale. 1. Hume : 'La raison est l'esclave des passions' — ce sont les sentiments moraux (bienveillance, sympathie) qui motivent réellement l'action morale. 2. Aristote : la morale s'apprend par l'habitude et la vertu, pas seulement par des principes rationnels abstraits. 3. Nietzsche : la morale 'rationnelle' peut masquer des rapports de domination et des ressentiments inavoués.
III. La raison fonde la morale à condition d'être articulée à l'expérience et à la vie concrète. 1. Hegel critique le formalisme kantien : la morale concrète (Sittlichkeit) intègre les formes de vie communautaires. 2. Rawls : la raison sous le 'voile d'ignorance' permet de fonder des principes de justice acceptables par tous. 3. Une morale fondée en raison doit rester ouverte à la révision par l'expérience et le dialogue.
Ouverture. Ce débat invite à se demander si la religion ou la tradition peuvent légitimement concurrencer la raison comme fondement de la morale — ce qui ouvre sur les questions du pluralisme moral et de la laïcité.
Exercice 2 — Sommes-nous libres de nos désirs ?
Analyse du sujet. Libres : maîtres de, capables de choisir ou de refuser. Nos désirs : les désirs sont-ils nôtres au sens où nous les avons choisis, ou s'imposent-ils à nous ? Le sujet suppose que les désirs constituent une partie de nous — mais qui est ce 'nous' par rapport à eux ?
Problématique. Nous nous croyons libres lorsque nous suivons nos désirs, comme si ceux-ci exprimaient notre identité la plus profonde. Pourtant, nous n'avons pas choisi d'avoir faim, d'être amoureux ou d'aspirer à la reconnaissance — nos désirs semblent nous précéder et nous dépasser. Sommes-nous les auteurs ou les sujets (au sens de 'soumis') de nos désirs ?
Plan détaillé.
I. Nos désirs semblent exprimer notre liberté. 1. Le désir comme expression du moi : Sartre — je suis ce que je désire, le désir révèle mon projet fondamental. 2. La maîtrise des désirs par la raison : pour Épictète et les Stoïciens, on peut apprendre à désirer ce qui dépend de nous, à refuser ce qui ne dépend pas de nous. 3. Le désir comme moteur de la liberté créatrice : Nietzsche, le désir de se surpasser est expression de la volonté de puissance.
II. Nos désirs nous déterminent et nous échappent. 1. Spinoza : les désirs ont des causes naturelles et sociales qui nous déterminent à notre insu — nous ne sommes pas libres de nos désirs, nous l'imaginons seulement. 2. Freud : l'inconscient produit des désirs que la conscience ignore — le refoulement montre que nous ne maîtrisons pas nos désirs. 3. Les désirs façonnés par la société : Tocqueville, Bourdieu — nos désirs sont construits par la publicité, la classe sociale, la culture.
III. La liberté par rapport aux désirs : une conquête progressive. 1. La philosophie comme exercice de lucidité : comprendre l'origine de ses désirs permet de s'en distancer (Spinoza : la connaissance libère). 2. L'éducation du désir : Platon (République) — la philosophie apprend à désirer le vrai bien plutôt que les plaisirs immédiats. 3. La liberté n'est pas l'absence de désirs mais leur orientation consciente.
Ouverture. Cette réflexion invite à s'interroger sur la thérapie et la psychanalyse : peut-on 'guérir' des désirs qui nous font souffrir — et est-ce souhaitable ?
Exercice 3 — La justice est-elle affaire de convention ou de nature ?
Analyse du sujet. Justice : principe selon lequel chacun reçoit ce qui lui revient ; ensemble des règles équitables régissant les rapports sociaux. Convention : accord entre hommes, arbitraire, variable selon les cultures et les époques. Nature : ce qui est universel, constant, indépendant des sociétés humaines. La tension : si la justice est de convention, elle est relative ; si elle est de nature, elle est universelle — mais comment la connaître et la faire respecter ?
Problématique. La justice varie d'une société à l'autre et d'une époque à l'autre : ce que Rome considérait juste (l'esclavage), nous le jugeons injuste. Cela suggère que la justice est une convention. Mais peut-on se satisfaire de cette relativité, ou existe-t-il des principes de justice transcendant les conventions ?
Plan détaillé.
I. La justice comme convention : une construction humaine variable. 1. Pascal : 'Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà' — les lois diffèrent selon les peuples, la justice est relative. 2. Le contrat social (Hobbes, Rousseau) : la justice naît d'un accord entre les hommes, pas d'une nature fixée. 3. Le positivisme juridique : Austin, Kelsen — la justice se réduit au droit positif ; il n'y a pas de justice en dehors des lois établies.
II. La justice comme exigence naturelle : une norme universelle. 1. Aristote : la justice distributive (à chacun selon son mérite) est ancrée dans la nature sociale de l'homme. 2. Le droit naturel (Locke, Cicéron) : il existe des droits naturels inaliénables, antérieurs aux conventions. 3. Les droits de l'homme : l'idée que certains droits sont universels (Déclaration de 1789) implique une justice naturelle au-delà des conventions.
III. La justice : entre nature et convention, une construction rationnelle exigeante. 1. Rawls (Théorie de la justice) : derrière le 'voile d'ignorance', des personnes rationnelles choisissent des principes de justice qui transcendent leurs intérêts particuliers — ni pure nature ni pure convention. 2. La justice comme idée régulatrice : même si aucune société n'est parfaitement juste, l'idée de justice permet de critiquer les conventions et de réformer le droit. 3. Le dialogue interculturel : la justice se construit dans la confrontation entre cultures, sans être réduite à une seule.
Ouverture. Ce débat rejoint la question des droits fondamentaux : peut-on condamner des crimes contre l'humanité commis légalement dans un autre régime ? Nuremberg a posé qu'il existe une justice supérieure aux lois positives.
Exercice 4 — Explication de texte — Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs
Analyse du texte. Kant formule ici l'impératif catégorique, principe suprême de la morale : il commande sans condition ('agis uniquement d'après la maxime…'), contrairement aux impératifs hypothétiques ('si tu veux X, fais Y') qui sont conditionnels et dépendent d'un but.
Explication des termes clés. La maxime est la règle subjective que l'agent se donne pour agir. L'universalisation est le test moral : si l'on peut vouloir que tout le monde agisse selon cette maxime sans contradiction, elle est moralement valide. Exemple : mentir — si tout le monde mentait, la notion même de promesse s'effondrerait, donc la maxime du mensonge ne peut pas être universalisée.
Distinction impératif catégorique / hypothétique. L'impératif hypothétique est conditionnel : 'Si tu veux réussir, travaille.' Il ne vaut que si l'on poursuit cette fin. L'impératif catégorique commande inconditionnellement : 'Ne mens pas' — quelle que soit la situation, quels que soient les avantages à mentir.
Enjeux. 1. L'autonomie morale : obéir à l'impératif catégorique, c'est obéir à la loi que la raison se donne à elle-même — c'est la définition kantienne de la liberté morale. 2. L'universalité : la morale ne peut pas varier selon les cultures ou les intérêts — elle exige la même chose de tous. 3. La dignité : Kant en déduit que l'humanité doit toujours être traitée comme une fin, jamais comme un simple moyen.
Limites. Hegel critique le formalisme : l'impératif catégorique est vide de contenu — il ne dit pas ce qui est bien concrètement. John Stuart Mill objecte qu'il faut évaluer les conséquences des actes, pas seulement leur forme. Des cas dilemmatiques (mentir pour sauver une vie) semblent difficiles à traiter dans ce cadre.
Conclusion. La formulation kantienne est un moment décisif de la philosophie morale : elle fonde la morale sur la raison et l'autonomie. Mais sa rigueur formelle laisse ouverte la question de son application aux situations complexes de la vie réelle.
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